Longtemps les résistances ouvrières à la première mécanisation ont été perçues comme étrangement passéistes, à contre-courant d’un siècle des Lumières qui faisait du « progrès » son mot d’ordre. En 1934 encore, l’historien Henri Hauser trouvait « bizarre » cette « agitation révolutionnaire d’un genre spécial ».
Le jugement de Marx en 1867, dans le livre I du Capital, avait été bien plus négatif ; à ses yeux, les briseurs de machines se trompaient de cible : « La machine est innocente des misères qu’elle entraîne », ce n’est qu’« entre les mains capitalistes » que celle-ci devient un « instrument d’asservissement ». Et de conclure, un rien condescendant envers ce qu’il considérait comme la marque d’un manque de conscience politique : « Il faut du temps et de l’expérience avant que les ouvriers, ayant appris à distinguer entre la machine et son emploi capitaliste, dirigent leurs attaques non contre le moyen matériel de production, mais contre son mode social d’exploitation. »
Marx ne faisait au fond que reprendre la condamnation unanime formulée par l’économie politique de son temps à l’encontre de toutes les formes de « luddisme » (ainsi qu’on le désignera, à la suite de la vague de bris de machines qui toucha les régions textiles anglaises en 1811-1812, sous le drapeau d’un hypothétique « général Ludd »). Pour les défenseurs de la modernité industrielle, la réaction « technophobe » des briseurs de machines manifestait l’ignorance sinon l’obscurantisme de rebelles primitifs, incapables de se projeter dans l’avenir : parce qu’ils s’attaquaient aux « tueuses de bras » qu’ils accusaient de les priver de travail, on les pensait incapables de concevoir que si, à court terme, la mécanisation pouvait évidemment menacer certains emplois, à plus long terme, elle stimulerait la production, élargirait le marché par un abaissement des coûts, et dès lors, créerait de nouveaux emplois. Say, Malthus, Ricardo, notamment, ont imposé cette vision d’une révolte passéiste et sans avenir. Du côté de la gauche anglaise proche des Fabiens, les luddites n’étaient guère mieux considérés : la somme que Barbara et John Hammond ont consacrée en 1919 aux origines du trade-unionisme (The Skilled Labourer), tout en dénonçant le rôle des agents provocateurs gouvernementaux chargés de jeter de l’huile sur le feu, décrit les briseurs de machines comme prisonniers d’un univers mental « pré-syndical ».
C’est seulement à partir des années 1950-1960 que des historiens, marxistes, ont dépassé cette vision téléologique. Eric Hobsbawm, en 1952, sans rompre totalement avec l’image de rebelles « primitifs de la révolte », a montré de quelle manière ces insurrections ouvrières opéraient comme un substitut fonctionnel de la grève syndicale, en proposant le concept de « négociation collective par l’émeute ». Mais c’est surtout E. P. Thompson qui a réévalué les mouvements luddites, auquel il a consacré un long chapitre de son grand livre sur la Formation de la classe ouvrière anglaise, en 1963, sous le titre « Une armée de justiciers ». Il s’agissait pour lui de « sauver de l’immense condescendance de la postérité le pauvre tricoteur sur métier, le tondeur de draps luddite, le tisserand qui travaille encore sur un métier à bras », en montrant comment le luddisme se situait en fait à la jonction de la coalition ouvrière et de la tradition politique radicale anglaise de type « jacobin » .
La mise en lumière d’un « luddisme » français
François Jarrige reprend aujourd’hui le dossier, après plusieurs années d’enquête dans les archives françaises à la recherche de tous les bris de machines recensés, pour l’essentiel, entre les années 1780 et la Seconde République. Cette longue traque lui permet de comparer les luddites français à leurs homologues anglais (en y ajoutant quelques exemples pris en Belgique), tout en rappelant qu’en matière d’industrialisation, c’est moins l’échelle nationale que la région qui est le cadre pertinent d’analyse et donc de comparaison. L’enjeu est d’insérer la première mécanisation, caractéristique de ce qu’il est convenu d’appeler la « révolution industrielle », dans la perspective d’une appropriation sociale du machinisme. Prenant appui sur les recherches en histoire et sociologie des sciences et des techniques menées ces trente dernières années, il s’agit d’envisager les modes de construction sociale des dispositifs techniques : « Les réactions face aux changements techniques s’insèrent dans des contextes mêlant expériences de travail et références culturelles singulières. Chaque technique nouvelle possède ses spécificités, affecte différemment le travail et les salaires de ceux qu’elle est chargée de remplacer. Cela implique d’étudier le fonctionnement des machines, d’être attentif à leur impact et aux négociations permanentes auxquelles elles donnent lieu au quotidien » (p. 16).
La thèse du livre est donc claire : le rapport à la machine est une construction sociale historiquement datée, et les bris de machines survenus à l’époque de la première industrialisation relèvent d’un répertoire de l’action collective dont il est possible de reconstituer les motifs et les ressorts, puis les évolutions, au contact d’autres représentations du machinisme. D’où une construction efficace en trois séquences : d’abord une analyse des chemins de l’industrialisation, chrono-thématique, selon les branches et les métiers ; puis l’étude des formes de l’action collective ouvrière ; enfin, l’examen des réactions et représentations opposées parmi les élites, les autorités, les différents courants de pensée du premier XIXe siècle.
Ce livre est donc un remarquable exemple d’histoire sociale totale comme on aimerait en lire plus souvent. Il étudie les diverses modalités du rapport aux machines, en articulant soigneusement les pratiques et les représentations qui les informent et les expriment à la fois. Il analyse très bien les circulations et influences que l’on repère entre l’économie politique des savants ou des élites dominantes, et les représentations ouvrières, avec leurs effets en retour réciproques : la peur sociale des élites, la victoire progressive dans le deuxième tiers du XIXe siècle d’une pédagogie des machines et de la croissance. Il montre parfaitement le passage, chez les ouvriers, du grand refus brutal initial à la recherche de freins ou d’amortisseurs, bref d’accommodements destinés à compenser (faute de pouvoir l’empêcher) les effets d’un phénomène jugé de plus en plus inéluctable. On pourrait ajouter que le recours toujours plus large, dans les usines textiles, à une main-d’œuvre composée de jeunes femmes et d’immigrés corvéables à merci, employés aux tâches les plus dures et les plus répétitives, a aussi joué un rôle certain d’amortisseur .
France et Angleterre
Outre-Manche, la fièvre luddite s’est concentrée en 1811-1812 dans trois régions assez proches. Les bris de machines sont d’abord le fait des bonnetiers des Midlands : partis du Nottinghamshire en mars 1811, les émeutes s’étendent aux comtés de Leicester et de Derby, et durent jusqu’en février 1812. Des troubles similaires éclatent dans la draperie du West Riding of Yorkshire en janvier 1812, où les violences atteignent leur apogée à Rawfolds, en avril, avec la célèbre attaque de la manufacture de William Cartwright, transformée en camp retranché face aux 150 assaillants. Enfin, le nord-ouest cotonnier connaît des événements comparables autour de Manchester (Lancashire) et Stockport (Cheshire) entre février et avril 1812. La répression en vient à bout, mais ces régions connaissent encore des émeutes sporadiques jusqu’en 1817. Un trait commun rassemble ces mouvements et les distingue des révoltes ouvrières antérieures : la référence à « Ludd », qualifié de « roi », « général » ou « capitaine » selon les cas. Le bris de machines n’est certes pas une nouveauté : Londres a connu de tels mouvements en 1675, 1710 et 1768, Nottingham en 1778, et les attaques se sont multipliées dans les années 1790-1800. Mais c’est en 1811 que les ouvriers insurgés se sont donné un leader supposé, empruntant le nom d’un apprenti, Ned Ludd, qui aurait brisé un métier à tisser chez son maître en 1779, à Leicester. Dès lors, les révoltés ont signé du nom de « Ludd » leurs proclamations, ainsi que les pétitions et les nombreuses lettres de menaces qu’ils envoyaient aux propriétaires de machines et aux autorités. Le bris de machines est ensuite devenu « luddisme », sous la plume des époux Hammond.
Il ne s’agit pas simplement d’une réaction de défense de l’emploi face à la mécanisation de l’industrie textile. En Angleterre, l’intensité du mouvement ne se comprend que replacé dans le contexte général de dérégulation que connaît le monde artisanal et manufacturier dans les années 1800-1820 : le luddisme est une réaction à la disparition de la vieille législation dite « paternaliste » et au triomphe du laisser-faire dans les relations sociales manufacturières. La violence surgit quand les ouvriers ont épuisé les moyens légaux de défense des règles anciennes et des coutumes du métier (quand bien même les barrières protectrices qu’elles pouvaient représenter étaient en partie illusoires). Ils s’insurgent ainsi contre la prolétarisation manufacturière, leur rabaissement au statut de servant, au nom du passé coutumier. En cela, ils appartiennent effectivement à l’univers « pré-syndical », à l’esprit des guilds. Enfin, comme Edward Thompson l’a montré, le luddisme anglais se distingue aussi par sa dimension politique : en 1812, le mouvement est devenu quasi insurrectionnel, puisant dans la « tradition secrète » du militantisme radical et « jacobin ».
Rien de tel en France, où les bris de machines sont beaucoup plus diffus, ponctuels, étalés dans le temps et dans l’espace. François Jarrige a recensé quelque 120 cas, dont il ne donne malheureusement ni la carte ni la ventilation chronologique d’ensemble. Mais alors qu’en Angleterre la répression féroce a étouffé tout mouvement après 1820-1830 (à l’exception des émeutes du « Captain Swing » en 1830, mouvement parti des campagnes du Kent et qui s’étend à une bonne partie du pays qui voit les paysans se révolter contre l’introduction des batteuses mécaniques, dans un contexte de pression fiscale accrue), en France au contraire, il s’en produit encore jusque dans les années 1860.
C’est que les deux pays connaissent des modalités et des rythmes différenciés dans la mécanisation du secteur textile. En Angleterre, après 1820, l’affaire est entendue, et les marchands-manufacturiers ont définitivement imposé les filatures puis les métiers mécaniques. La France connaît une industrialisation plus lente, « douceureuse » selon le mot de Michelle Perrot : les activités dites proto-industrielles de filature et tissage à domicile, dispersées dans les campagnes, se maintiennent beaucoup plus longtemps, face aux manufactures concentrées en usines. Faut-il voir là – comme le laisse entendre F. Jarrige (p. 248) en reprenant de façon aventurée les thèses de l’historien états-unien Jeff Horn selon lesquelles le patronat français aurait délibérément freiné la mécanisation du textile, lui préférant des formes de spécialisation flexible qu’autorise le travail proto-industriel – une sorte de « peur sociale », dans un pays profondément marqué par la Révolution et les mouvements populaires ? Parler d’une stratégie consciente et volontaire de la part des notables soucieux de ne pas favoriser la concentration des ouvriers n’a guère de fondement. On peut certes constater qu’une fraction des élites se montre circonspecte devant l’irruption du machinisme, s’inquiétant des risques de déstabilisation de la société ; et il est sûr que dans les campagnes, l’agitation paysanne a pu freiner l’équipement en batteuses mécaniques. Mais on voit mal le patronat décider collectivement de retarder l’industrialisation ! La raison fondamentale de la longue durée de la proto-industrialisation rurale en France tient à tout autre chose. D’une part, la Révolution a donné la propriété de la terre aux paysans, et leurs petites exploitations ont besoin des revenus complémentaires du travail textile dispersé : ils sont prêts à travailler à bas prix, prolongeant plus avant le caractère rentable de la manufacture rurale ; d’autre part, la spécialisation historique de la production française dans les deux créneaux commerciaux opposés du haut de gamme et du bas de gamme (alors que la force de l’industrie anglaise réside dans le milieu de gamme, le demi-luxe) s’accommode parfaitement de cette production dispersée utilisant une main-d’œuvre paysanne à bas coût. Rien d’intentionnel ni de politique là-dedans, donc, mais un pragmatisme économique parfaitement rationnel. Telle est la spécificité de la voie française d’industrialisation. La peur (réelle, certes) des révolutions ou des bris de machines n’a rien à y voir – que pèsent en outre 120 épisodes de bris de machines étalés sur 70 ans ? Par la suite, la mécanisation s’accompagnera d’un recours à une main-d’œuvre sous-payée et docile, composée d’étrangers et de femmes, suivant une même logique de minimisation des coûts.
Les luddites ont leurs raisons
Un des points centraux du livre réside dans l’analyse des causes des épisodes luddites. La tradition de l’économie politique du XIXe siècle avait insisté sur le misonéisme technophobe de pauvres bougres un peu bornés. L’assimilation de toute contestation d’une innovation, matérielle ou organisationnelle, au refus du « progrès » est un piège rhétorique bien connu (et toujours d’actualité : il suffit de remplacer « progrès » par « réforme »). À rebours de cette représentation méprisante, François Jarrige montre que les briseurs de machines ont leurs raisons. La question est bien moins celle de l’intrusion de la machine en elle-même, que tout ce que celle-ci entraîne en termes d’emploi, bien sûr, mais aussi en termes d’organisation et de rémunération du travail.
Dans certains secteurs, les ouvriers défendent au premier chef leur emploi. L’invocation du « progrès » par les élites modernisatrices, expliquant qu’à long terme, la mécanisation crée plus d’emplois qu’elle n’en détruit, repose sur un rapport au temps qui est étranger au peuple, lequel n’a pas les moyens d’attendre : demain sera déjà trop tard, car on mange tous les jours. Nous retrouvons ici la dialectique infernale du court et du long terme qui avait structuré au XVIIIe siècle le débat sur la liberté de circulation des grains : Quesnay, Turgot et les libéraux pouvaient à bon droit soutenir que, à terme, la liberté entraînerait des prix plus rémunérateurs, un accroissement de l’investissement et donc de la production agricole, profitant finalement à tous, en termes de prix comme d’emploi ; mais dans l’immédiat, les consommateurs pauvres n’avaient pas les moyens d’être libéraux, car la liberté du commerce des grains, qui laissait libre cours à la spéculation marchande, signifiait pour eux cherté et disette. Les émeutes de 1775 (« la guerre des farines ») en ont fourni la démonstration.
Au-delà de l’emploi, les briseurs de machines invoquent aussi la défense de la qualité de la production et le sens de « la belle ouvrage ». Dans les milieux de l’artisanat urbain, les ouvriers se réfèrent souvent au temps, plus ou moins mythique, où maîtres et compagnons partageaient une commune fierté du métier : en ce temps-là, on avait « des procédés », on respectait les usages ancestraux. Il importe d’insister, plus encore que ne le fait l’auteur, sur ce qui se cache concrètement derrière ce langage de l’identité du métier. Dans la bonneterie anglaise des années 1810, par exemple, on assiste à des bris de machines alors même qu’aucune nouvelle machine n’est introduite ! Le métier à tricoter les bas, déjà ancien, n’est pas une nouveauté menaçant l’emploi. En revanche, le changement de gamme de qualité est un enjeu fondamental. On rencontre le motif du refus du travail bâclé, de la production au rabais : les bonnetiers refusent de voir le tricotage sur métier devenir « indigne » parce qu’il déserte le créneau du haut de gamme au profit d’une production bon marché, comme si l’estime portée au travailleur était indexée sur la qualité de la production, par métonymie. Mais il y a plus : l’enjeu est aussi la répartition entre temps de travail payé et non payé. Le tricoteur est payé à la pièce, en fonction d’un temps de travail estimé ; lequel varie avec la qualité du produit. Pour un bas de moindre qualité, l’artisan gagne moins, mais comme la pièce est plus vite achevée, il s’y retrouve, apparemment, puisqu’il en tricote plus dans le même temps. Toutefois, ce raisonnement ne tient compte que du temps de travail payé. Or, chaque pièce suppose un temps de travail non payé : le montage des fils sur le métier. Ce temps est fixe, quelle que soit la qualité du fil utilisé. S’il faut faire plus de pièces dans la journée ou la semaine pour gagner le même salaire, le temps de travail non payé augmentera fortement. D’où la protestation. Une démonstration analogue a été faite par Michael Sonenscher à propos du refus des ouvriers chapeliers d’employer du poli de lapin à la place du poil de castor au milieu du XVIIIe siècle .
De même, dans le cas de la draperie (étoffes de laine), la machine (filature d’abord, métiers à tisser mécaniques ensuite) ne menace pas seulement l’emploi : elle est aussi est synonyme de travail à l’usine. La concentration usinière signifie le passage sous la coupe d’un contremaître et la perte de l’autonomie dans l’organisation du travail. Sans doute l’indépendance du tisserand à domicile était-elle assez illusoire, puisqu’il dépendait du marchand qui lui achetait ses étoffes ou du marchand-manufacturier qui l’employait. Mais avec la mécanisation se profilent une intégration verticale accrue, et la concentration du secteur aux mains des seuls marchands-manufacturiers : le temps du petit drapier indépendant se termine. Ainsi, ce n’est pas tant à la mécanisation qu’à la mutation d’ensemble de la structure productive, avec l’emprise croissante d’un nombre réduit de puissants manufacturiers, que s’opposent les ouvriers luddites, dans un effort désespéré pour préserver une marge d’autonomie et de négociation. Car en même temps, la nouvelle organisation de la production signifie une redéfinition des modalités de la rémunération : tout le système tarifaire est refondu, sur une base inédite, et dans un rapport de forces défavorable à la main-d’œuvre. Les bris de machine sont bien ici une forme de négociation salariale (« par l’émeute », comme l’avait senti Eric Hobsbawm).
Autrement dit, derrière l’invocation de la justice et de la coutume se cachent des combats qui concernent l’ensemble des conditions du marché du travail et de sa régulation. Les raisons des luddites sont loin de se limiter à la défense de l’emploi, la seule que voulait envisager l’économie politique, pour mieux les disqualifier. Elles relèvent d’une « économie morale » populaire, au sens où les ouvriers défendent l’idée d’une « juste » rémunération dans le cadre d’une concurrence jugée loyale, c’est-à-dire encadrée par les règles coutumières que dicte l’intérêt communautaire, le sens des droits et des devoirs partagés.
François Jarrige explique enfin l’essoufflement des révoltes luddites et la disparition des bris de machines, dès les années 1820-1830 en Angleterre, un peu plus tard en France. Plusieurs facteurs y concourent : d’une part, par-delà la seule répression, les élites imposent peu à peu une « pédagogie » de la machine et surtout une vision libérale et individualiste de la concurrence et du marché, affranchie de toute référence aux droits et protections communautaires ; d’autre part, certains courants du mouvement syndical (chartistes ou socialistes) renversent la perspective et soutiennent la vision messianique d’un « affranchissement par les machines ». L’enjeu des luttes ouvrières est alors totalement déplacé. La contestation des « artefacts techniques » se trouve ensuite durablement effacée par le consensus productiviste, lequel a longtemps dominé non seulement l’économie politique libérale, mais aussi le mouvement ouvrier.
(Re)penser la technique et ses usages
La réhabilitation des luddites par les critiques contemporains de la technoscience et de son emprise (voire son empire) embarrasse l’historien, quelque sympathie qu’il ait pour cette cause. Si l’on considère que le rapport à la technique représente bien aujourd’hui un enjeu majeur de civilisation, faut-il pour autant rechercher à toute force des précurseurs de la contestation ? François Jarrige se méfie de toute instrumentalisation de l’histoire et refuse de se laisser enfermer dans un « faux conflit entre technophiles et technophobes » : « Lorsqu’ils brisent une machine, les ouvriers ne s’opposent pas au « progrès technique » en général […], ils ne se prononcent pas pour ou contre la technique mais pour ou contre une méthode qui, dans un contexte donné, menace leur existence » (p. 337). En revanche, s’il y a une leçon à retenir du luddisme, c’est que, à rebours de toute idée d’une neutralité absolue, la machine est inséparable des conditions d’usage qu’elle dicte en grande partie. Le livre de F. Jarrige indique toute la fécondité des approches en termes « SCOT » (Social Construction of Technology), issues du récent renouvellement de l’histoire et de la sociologie des techniques, sous l’étendard des social studies of science. Il donne de précieux outils pour démonter le raisonnement piégé de l’économie politique du XIXe siècle, qui assimile toute contestation de la technologie à une manifestation d’obscurantisme. Inversement, on peut se demander si l’approche anti-essentialiste des néo-luddites contemporains (comme Kirkpatrick Sale) ne reproduit pas, en inversant simplement les pôles positif et négatif, la survalorisation de la machine opérée par cette même économie politique productiviste. Ne faudrait-il pas au contraire s’affranchir de la référence au luddisme, pour pouvoir pleinement poser la question, éminemment politique, du contrôle démocratique de la technique dans ses usages sociaux ? José Bové n’est sans doute pas Ned Ludd. Point n’est besoin d’inventer une généalogie illusoire pour reconnaître une communauté de problème.
Pour en savoir plus :
Par ordre de parution en langue originale :
Eric Hobsbawm, « The Machine-Breakers », Past & Present, n° 1, février 1952, p. 57-70, trad. fr. « Les briseurs de machines », in Revue d’histoire moderne & contemporaine, n° 53-4 bis, supplément 2006, p. 13-28.
Edward P. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise (1963), trad. G. Dauvé, M. Golaszewski et M.-N. Thibault Paris, Gallimard-Seuil-EHESS, 1988.
Malcolm Thomis, The Luddites: Machine-Breaking in Regency England, Newton Abbott, David & Charles/Archon Books, 1970.
Maxine Berg, The Machinery Question and the Making of Political Economy, Cambridge, Cambridge University Press, 1980.
John Boshstedt, Riots and Community Politics in England and Wales, 1790-1810, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1983.
Kirkpatrick Sale, La Révolte luddite. Briseurs de machines à l’ère de l’industrialisation (1995), trad. C. Izoard, Paris, L’Échappée, 2006.
Andrew Feenberg, (Re)penser la technique. Vers une technologie démocratique (1999), trad. A.-M. Dibon, Paris, La Découverte, 2004.
Kevin Binfield (ed.), Writings of the Luddites,Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 2004.
Vincent Bourdeau, François Jarrige et Julien Vincent, Les Luddites. Bris de machines, économie politique et histoire,Maisons-Alfort, è®e, 2006.
Nicolas Chevassus-au-Louis, Les Briseurs de machines. De Ned Ludd à José Bové, Paris, Seuil, 2006.
Philippe Minard, « Le retour de Ned Ludd. Le luddisme et ses représentations », in Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine,n° 54-1, janvier-mars 2007, p. 242-257.
François Jarrige, Face au monstre mécanique. Une histoire des résistances à la technique, Paris, Imho, « Radicaux libres », 2009.
Collectif, Local Contemporain n°5
Thomas Berns, Gouverner sans gouverner. Une archéologie politique de la statistique
Pascal Nicolas-Le Strat, Expérimentations politiques
Pascal Nicolas-Le Strat, Moments de l'expérimentation
François Jarrige, Au temps des "tueuses à bras". Les bris de machines à l'aube de l'ère industrielle (1780-1860)
À propos de Frédéric Marillier, EPR. L’impasse nucléaire,
À propos de Laure Noualhat, Déchets, le cauchemar du nucléaire,
Collectif, Local Contemporain n°5
Thomas Berns, Gouverner sans gouverner. Une archéologie politique de la statistique
Pascal Nicolas-Le Strat, Expérimentations politiques
Pascal Nicolas-Le Strat, Moments de l'expérimentation
François Jarrige, Au temps des "tueuses à bras". Les bris de machines à l'aube de l'ère industrielle (1780-1860)
À propos de Frédéric Marillier, EPR. L’impasse nucléaire,
À propos de Laure Noualhat, Déchets, le cauchemar du nucléaire,
Miguel Abensour et Louis Janover, Maximilien Rubel, pour redécouvrir Marx
Karl Marx, Le Capital
Jared Diamon, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie
Camille Morineau, L'adresse du politique
Bruno Tackels, Walter Benjamin. Une vie dans les textes
Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale
Isaac I. Roubine, Essais sur la théorie de la valeur de Marx
Michael Lucey, Les Ratés de la famille.
Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste
Göran Therborn, From Marxism to Postmarxism?
George A. Akerlof et Robert J. Shiller , Animal Spirits
A. Akerlof et Robert J. Shiller, Animal Spirits
John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie
Axel Honneth, Les pathologies de la liberté. Une réactualisation de la philosophie du droit de Hegel
Jocelyne Dakhlia, Lingua franca. Histoire d’une langue métisse en Méditerrannée
Benedict Anderson, Les Bannières de la révolte
Christopher Newfield, Unmaking the Public University
Guillaume Sibertin-Blanc et Stéphane Legrand, Esquisse d’une contribution à la critique de l’économie des savoirs
Oskar Negt, L’Espace public oppositionnel
Michel Foucault, Le Courage de la vérité, t. II, Le gouvernement de soi et des autres
Eric J. Hobsbawm, L’Âge des extrêmes. Histoire du court XXe siècle (1914-1991)
Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient
Donna Haraway,
Walter Lippmann, Le Public fantôme
Pierre Dardot et Christian Laval, La Nouvelle Raison du monde. Essai sur la société néolibérale
Antoine Berman, L’Âge de la traduction. « La tâche du traducteur » de Walter Benjamin, un commentaire
Jérôme Vidal, « Le Nouveau Parti Anticapitaliste, un Nouveau Parti Socialiste ? Questions à Daniel Bensaïd à la veille de la fondation du NPA », RiLi n°9
Georges Couffignal (dir.), Amérique latine. Mondialisation : le politique, l’économique, le religieux
Franck Gaudichaud (dir.), Le Volcan latino-américain. Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme en Amérique latine
Hervé Do Alto et Pablo Stefanoni, Nous serons des millions. Evo Morales et la gauche au pouvoir en Bolivie
Guy Bajoit, François Houtart et Bernard Duterme, Amérique latine : à gauche toute ?
Marcel Gauchet, L’Avènement de la démocratie, tomes I et II
Marcel Gauchet,
Laurent Olivier, Le Sombre Abîme du temps. Mémoire et archéologie
Marc Saint-Upéry, Le Rêve de Bolivar. Le défi des gauches sud-américaines
Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme
Enzo Traverso, Le Passé, modes d’emploi. Histoire, mémoire, politique
Xavier Vigna, L’Insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d’histoire politique des usines
Xavier Vigna, « Clio contre Carvalho. L’historiographie de 68 », publié dans la RILI n° 5
Xavier Vigna, L’Insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d’histoire politique des usines
Roland Lardinois, L’Invention de l’Inde. Entre ésotérisme et science
Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Pierre Tevanian, Les Filles voilées parlent
Les cours de Gilles Deleuze en ligne
François Dosse, Gillesdeleuzefélixguattari. Biographie croisée
Roland Barthes, Le Discours amoureux. Séminaire de l’École pratique des hautes études
Jacques Bouveresse, La Connaissance de l’écrivain. Sur la littérature, la vérité et la vie
Tzvetan Todorov, La Littérature en péril
Pierre Piret (éd.), La Littérature à l’ère de la reproductibilité technique. Réponses littéraires aux nouveaux dispositifs représentatifs créés par les médias modernes
Emmanuel Le Roy Ladurie, Jacques Berchtold & Jean-Paul Sermain, L’Événement climatique et ses représentations (xviie – xixe siècles)
Franco Moretti, Graphes, cartes et arbres. Modèles abstraits pour une autre histoire de la littérature
Antoine Artous, Didier Epstajn et Patrick Silberstein (coord.), La France des années 68
Serge Audier, La Pensée anti-68
Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel (dir.), 68, une histoire collective
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Jean-Loup Amselle, L’Occident décroché. Enquête sur les postcolonialismes
Gil Anidjar, Semites : Race, Religion, Literature
David Harvey, Géographie de la domination
Stuart Hall, Le Populisme autoritaire. Puissance de la droite et impuissance de la gauche au temps du thatchérisme et du blairisme
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Hannah Arendt, The Jewish Writings
Wendy Brown, Les Habits neufs de la politique mondiale
Bernard Aspe, L’Instant d’après. Projectiles pour une politique à l’état naissant
David Vercauteren, Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives
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Gérard Noiriel, Les Fils maudits de la République
Stanley Fish, Quand lire c’est faire, L’autorité des communautés interprétatives
Jack Goody, The Theft of History
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Arjun Appadurai, Géographie de la colère : La violence à l’âge de la globalisation
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Fredric Jameson, Le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif
Fredric Jameson, La Totalité comme complot
Michael Scott Christofferson, French Intellectuals Against the Left