Peut-on sauver la littérature comparée du déferlement de textes et de méthodes qu’induit la mondialisation? Plutôt que de nourrir l’inquiétude, cette crise pourrait être l’occasion de repenser la discipline, et, avec Homi Bhabha, de saisir le trouble et le jeu constitutifs de toute identité.
Dans l’effort ininterrompu et parfois un peu désespéré mené par la littérature comparée pour se définir ou pour se situer, l’oeuvre théorique et critique de Homi Bhabha a joué un rôle important dont l’institution universitaire et une partie de la pensée critique, en France, n’ont pas encore pris toute la mesure. Cette marginalisation de textes comme Les Lieux de la culture, traduit quatorze ans après sa première publication en langue anglaise, ou le volume collectif Nation and Narration, s’explique en partie seulement. On peut certes incriminer la relative amnésie de l’Université américaine à l’égard d’une origine de la littérature comparée qui remonterait avant les années1930 et la seconde guerre mondiale (moments où de grands philologues exilés, Spitzer, Auerbach, Welleck ou Poggioli lui ont donné une assise aux États-Unis); on peut tenir compte aussi du fait que la relation au temps et à l’histoire constitue le principal fondement du savoir comparatiste en Europe tandis que c’est l’espace qui, dans la discipline nord-américaine, justifie la mise en équivalence. Comme le dit Natalie Mélas dans un livre récent, la simultanéité dans laquelle y sont saisis les textes ou les cultures constitue une sorte de «degré zéro de l’équivalence. La possibilité de comparer est maintenue, mais sans possibilité de discriminer, de faire des distinctions.» De façon assez inquiétante, ajoute-t-elle, le lieu de la comparaison est étendu au monde dans sa totalité: «Si l’espace provoque la comparaison, il place aussi ses opérations épistémologiques dans la plus grande confusion1.» Pourtant, Homi Bhabha passe son temps à temporaliser l’espace, ce qui peut être lu comme une réponse possible à cette confusion. Par exemple, dans Les Lieux de la culture: «L’imaginaire de la distance spatiale – vivre en quelque sorte hors des limites de notre temps– met en relief les différences temporelles, sociales qui interrompent notre sentiment de collusion culturelle» (p.34). Invoquer en revanche comme raison du dédain le corpus majoritairement anglophone des textes de Bhabha relève soit de l’ignorance soit de la mauvaise foi. Ses références critiques sont françaises pour la plupart et il est un vrai lecteur de Fanon, certes bien peu canonisé en France, et de Césaire. Il n’est pas non plus certain que la divergence si souvent invoquée entre les décolonisations britannique et française justifie une réflexion radicalement distincte sur le postcolonial. En dernière analyse, on retiendra surtout le délai important avec lequel toute proposition de pensée est enregistrée et admise par le monde universitaire français qui, à la différence de ce qui se passe aux États-Unis, est plus le lieu de l’enregistrement et de la transmission – parfois tardifs– de la pensée que l’espace de sa production et de son expression.
Mort de la littérature comparée?
On n’en finirait pas de relever toutes les expressions de l’inquiétude suscitée pour la pratique comparatiste et la discipline de la littérature comparée par la mondialisation, par l’extension grandissante des interactions, des circulations et des croisements, comme si, plus que d’autres disciplines, la littérature comparée devait se plier à des impératifs économiques, comme si sa courbe ou sa destinée devait présenter une homologie avec celles du monde comme il va ou comme on le dessine. Jusqu’à l’arrêt de mort prononcé par Gayatri Chakravorty Spivak en 2003 avec Death of a Discipline 2, on distingue plusieurs moments dans l’expression de cette perturbation, qui correspondent peut-être à plusieurs façons politiques et méthodologiques de le penser. Le premier, qui précède le tournant du siècle ou qui coïncide avec la fin du millénaire et le sentiment de cette fin, et même si on peut l’identifier comme le moment du cultural turn, est caractérisé par une ambivalence: c’est celui dont témoigne le premier rapport de l’ACLA (American Comparative Literature Association) publié par Charles Bernheimer sous le titre Comparative Literature in the Age of Multiculturalism où, tout en évoquant le caractère anxiogène d’une discipline forcée de renoncer à ses centres stables et à ses points de repères traditionnels sous l’effet de la démultiplication et des textes à considérer et des modes d’approche pour le faire, signalait aussi l’euphorie de cette ouverture transnationale qui offrait à la discipline une nouvelle raison d’être, une pertinence critique indéniable 3. Quelques mois seulement après la première parution de The Location of Culture, son texte se faisait l’écho de la fameuse proposition de Bhabha: «J’estime pour ma part que la globalisation doit toujours commencer chez soi. Une juste mesure de progrès global exige avant tout d’évaluer comment les nations globalisantes se débrouillent avec «la différence interne»– des problèmes de diversité et de redistribution au niveau local, et des droits et des représentations des minorités sur un plan régional» (p.14).
Comment comparer?
Dix ans après le premier rapport de l’ACLA, le second, issu du congrès de 2004, cette fois intitulé Comparative Literature in an Age of Globalization (on voit le passage du divers à l’un-tout, de «multiculturalism» à «globalization»), exprime par quantité de voies et de voix différentes cette nécessité d’une reprise, «Looking back at «literary theory»», après le «cultural turn» des années1990, – comme le propose Richard Rorty, ou en reprenant la première phrase d’un des chapitres du Petit traité d’inesthétique d’Alain Badiou «je ne crois pas beaucoup à la littérature comparée» (Emily Apter) –, en posant la question de ce qu’est ou pourrait être un comparatisme postcolonial, post-canonique, non exclusivement culturel. Dans son introduction, Haun Saussy expose les raisons de la fragilité identitaire du comparatisme (inversement proportionnelle, au moment où il écrit, à son assise institutionnelle) en les reliant à des indéterminations d’époque: «des mutations récentes des structures politiques et institutionnelles dans lesquelles nous inscrivons notre pratique laissent peu de choses intactes 4». Il s’agit de rouvrir constamment la question de la comparabilité, de la possibilité même de la comparaison, de postuler une identité fantomatique de la littérature comparée, de mettre en évidence, de façon plus ou moins honteuse ou assumée, un malentendu scientifique. Ce défaut d’identité est – ou n’est pas – compensé par un excès de légitimation en aval de la discipline: son succès académique ou critique. C’est ce qui explique l’éventuel retournement axiologique, relevé par Claire Joubert dans Comparer l’étranger, qui prend acte des concepts centraux de la pensée de Bhabha, la promotion de l’interstice, de la marge, du passage: «Le projet serait de retourner la valeur de cet état critique de la discipline, comme non plus seulement le symptôme, mais le moteur de son efficace critique: transmuter son caractère flottant en une labilité stratégique, et faire valoir le comparatisme comme lieu de transfert et plaque tournante des sciences humaines, indispensables comme «méta-discipline», dit Saussy, et même «contre-discipline»5.»
Le trouble de la traduction
Afin de sortir d’une pensée dichotomique de l’altérité, Bhabha (mais également Gayatri Spivak) refuse les concepts d’essence, d’identité et de sujet et s’intéresse au contraire à des données mouvantes, hétérogènes et décentrées. Leur travail consiste à déconstruire les récits et les mécanismes idéologiques au fondement de la construction des identités et à mettre en évidence d’autres principes de fonctionnement de l’espace mondial. Les figures du marginal, de l’exilé, du migrant sont pour Homi Bhabha celles qui viennent troubler l’homogénéité de la nation et la disséminer. «On a besoin, écrit-il, d’un autre temps de l’écriture capable d’enregistrer les croisements ambivalents du temps et de l’espace qui constituent l’expérience moderne de la nation moderne» (p.203). Surtout, ils sortent le rapport à l’autre de tout le système dialectique hégéliano-marxiste. Ne pas reproduire ni inverser la relation entre dominant et dominé, entre centre et périphérie, ne pas statufier leur représentation impliquent de privilégier les zones interstitielles où les rapports se défont, où les identités se troublent. C’est dans la langue que se joue le mieux cette désorientation, des irrégularités, des bouleversements littéralement incomparables. C’est une des forces de Homi Bhabha de faire plus que le suggérer. Il s’appuie sur une lecture très orientée de «La Tâche du traducteur» de Walter Benjamin pour faire de la traduction non une appropriation de l’autre mais ce qui institue un rapport dans lequel la différence est mise en évidence et valorisée.
Il importe donc de prendre en considération les concepts d’interstitialité (in-betweenness), de liminalité et de voisinage dans le contexte d’une littérature comparée fondée sur une théorie de la traduction. Homi Bhabha les a forgés contre le fétichisme des identités et contre la stabilité des systèmes, mettant l’accent sur l’activité négatrice de l’autre bord dès que l’on se trouve à une frontière. L’autre côté est là pour s’opposer à l’un. Comme le dit Arjun Appadurai en insistant sur le primat de l’imagination dans la configuration actuelle du monde globalisé: l’être construit son local plus que le local ne le détermine ou ne le construit. On pourrait ainsi faire du traducteur, qui connaît les deux langues, celle qu’il traduit, celle dans laquelle il traduit, le bon voisin par excellence, dans le sens que Bhabha donne à ce terme, à la fois éloigné et proche, au dedans et au dehors, limitrophe et distant. Mais il y aurait alors aussi, dans l’acte de traduire, une part de la violence excessive qu’il voit dans la «relation de voisinage» (neighbourly relation) et qui est une conséquence de la division des identités. Dans Les Lieux de la culture, un des points d’intérêt majeurs est la description de la façon dont l’articulation des différences culturelles a à voir avec ce qui ne peut pas être traduit: ce qui peut, à un moment donné, constituer une différence culturelle incommensurable et pointe dans la langue comme un oubli de la signification ou du symbole qui seront requis, à un autre moment, pour sa représentation. On est face à une sorte de perturbation de l’énonciation qui précipite le processus d’interprétation ou d’identification dans un flux – et qui pour cette raison précisément rend encore plus nécessaire le besoin de repérer, d’interpréter, d’historiciser. La violence, en ce cas, est-elle liée à l’intraduisible ou au fait de tenter de traduire quand même? Si la force de cette pensée est de ne pas faire de la considération du milieu, de l’entre-deux, une pensée moyenne ou une pensée du juste milieu, mais au contraire le lieu même où se jouent toutes les perturbations, les singularités et les conflits, on peut penser que le troisième espace, ou le troisième texte établi par la traduction permet de porter au jour à la fois des phénomènes inattendus d’attention au local, aux langages minoritaires, en même temps que des opérations de réduction de ceux-ci. Si la traduction que l’on pratique reste souvent le lieu d’une illusion de la ressemblance ou d’un exercice d’appropriation, celle que l’on étudie comme texteoffre un territoire encore largement inexploré et passionnant à la littérature comparée pour examiner les différents temps de réception des textes, des langages, des singularités. La question de la traduction permet peut-être de comprendre comment, bien que notre époque soit mieux prête à entendre les témoignages des victimes du génocide du Rwanda (exemple souvent convoqué par Bhabha) que ne l’ont été, soixante ans plus tôt, les auditeurs ou les lecteurs des témoins de la Shoah, elle n’a pas permis d’empêcher que la violence se répète. Les mots de l’événement n’ont pas assez traduit une situation comparable pour permettre une interprétation de l’histoire, une lecture de la guerre. Il ne suffit donc pas de prendre garde au local. Cela n’aurait de sens qu’à pouvoir toujours le traduire, le déplacer.

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