En 1869, Robert Browning, alors au sommet de sa gloire, publie The Ring and the Book, épopée en vers blancs contant un sordide assassinat dans la Rome des années 1690. Laurent Folliot revient ici, à l’occasion de la publication de la traduction qu’en a proposé Georges Connes, sur cette oeuvre poétique hors norme qui, par son style, sa construction, mais aussi sa précision documentaire – Browning s’appuyait sur les minutes du procès – tient une place unique dans la littérature britannique.
Il semble que la littérature anglaise du XIXe siècle, et singulièrement la poésie, connaisse actuellement un certain regain d’intérêt en France : on songe par exemple, pour n’en citer que deux, aux traductions de Coleridge publiées par Jacques Darras dans la collection « Poésie » de Gallimard, ou au Don Juande Byron, entièrement retraduit chez le même éditeur par les soins de Marc Porée et de Laurent Bury. Le Bruit du Temps vient d’apporter à ce processus une contribution décisive en republiant (c’est une première en cinquante ans) l’unique traduction française, accompagnée du texte anglais et d’un généreux apparat critique, de l’oeuvre maîtresse du victorien Robert Browning (1812-1889). Initialement paru en 1869, L’Anneau et le livre explore en plus de vingt mille vers et douze « monologues dramatiques » tous les ressorts d’une affaire sanglante qui défraya la chronique romaine à la fin du XVIIe siècle, et dont l’auteur avait retrouvé par hasard les minutes sur un marché de Florence : pour résumer outrageusement, le meurtre par un hobereau d’une très jeune bourgeoise épousée par intérêt et de ses vieux parents, après qu’un jeune et fougueux chanoine a tenté de l’enlever pour la soustraire au martyre qu’elle endurait. Au terme d’une progression savamment ménagée de point de vue en point de vue, qui donne à entendre les voix d’une rumeur divisée, celles des protagonistes, les pompeuses plaidoiries de leurs avocats, puis les méditations du pape Innocent XII en personne, le lecteur émerge finalement de la grisaille incertaine de l’humanité commune – traitée avec l’âpre ironie d’un grand moraliste – pour entrevoir les deux extrémités du bien et du mal, éternisées dans un face-à-face auquel le poète a voulu donner la force du mythe.
On ne s’attardera pas, ici, sur l’intensité de l’évocation, sur la puissance émotionnelle du récit, mais plutôt sur la singularité d’une oeuvre dont l’ambition et la conception continuent de paraître folles à un lecteur contemporain, d’une « folie » qui intéresse directement aussi bien l’histoire que la théorie de la littérature. Histoire et théorie des genres, d’abord : dans le champ britannique, L’Anneau et le livre constitue l’une des principales tentatives pour mettre au jour un équivalent moderne de l’épopée, non seulement par son ampleur, mais aussi par l’urgence spirituelle de son propos, fût-elle parfois enténébrée par le doute (la réinvention de la foi chrétienne est bien sûr l’un des thèmes profonds de l’oeuvre). Pas de complète sécularisation de l’épique, donc, mais une démocratisation, qui passe par l’assomption poétique de l’ordinaire, voire du sordide : Browning continue Wordsworth et son désir d’un « chant philosophique de vérité qui chérît notre vie de chaque jour», tout en le mettant à l’épreuve corrosive du Don Juande Byron. À la différence de ces précédents, toutefois, L’Anneau et le livre n’est plus immédiatement l’épopée de la conscience poétique. La virtuosité de la caractérisation dramatique, la constance des développements analytiques et la complexité de l’intrigue signalent que l’ambition épique passe ici par la réappropriation des possibilités de la forme romanesque. La valeur indicielle du moindre détail donne ainsi à L’Anneau et le livre des allures de roman policier, en quoi il ne fait d’ailleurs que reproduire le caractère « circonstancié » qui fut dès l’origine un aspect essentiel de la fiction anglaise. En même temps, le poème, basé comme on l’a dit sur des minutes authentiques, s’inscrit par là dans une relation vitale à la véracité du fait historique : le soin que met Browning à recréer un autre temps et une autre culture dépasse largement la couleur locale, pour atteindre (sans s’y épuiser) à ce qu’il faut bien appeler une sorte de naturalisme historique, dont les facteurs sociaux ne sont pas absents. Il faudrait encore parler de l’omniprésence de la dissection psychologique, à laquelle Henry James fut loin d’être insensible, et qui se conjugue à la multiplicité des points de vue – les voix qui se succèdent narrent à peu de chose près les mêmes événements – pour mener Browning à des audaces inconnues du roman de son temps, et toutes proches des expérimentations du XXe siècle.
Le poète nécromant
L’Anneau et le livren’en demeure pas moins résolument un poème, dont la dimension réflexive et critique en fait un jalon passionnant de l’évolution de la poétique de l’oeuvre. Deux tendances fondamentales en déterminent l’architecture. D’abord, la fascination de l’histoire a pour corollaire, chez Browning, la redéfinition de la figure du poète, non plus voyant ou créateur à la manière du romantisme shelleyen, mais recréateur ou nécromant. Il s’agit moins désormais de déployer l’infinie potentialité de l’être que de ranimer les braises de ce qui fut, pour lui faire dire sa vérité finie, de remodeler « quelque fragment d’un tout » (p. 93). À cet égard, le monologue dramatique préfigure non seulement l’objectivisme d’Eliot et de Pound, mais peut-être plus encore leur nostalgie déchirée, fragmentaire précisément, de la vie et des cultures passées. D’autre part – et annonçant, là aussi, le modernisme –, il y a la visée totalisante de l’oeuvre, inséparable de l’inquiétude morale et religieuse qui habite Browning : la polyphonie doit se résorber dans une symphonie, la multiplicité dans l’unité, le chaos dans un ordre ultime au moins entrevu. Si la cathédrale a été, de Wordsworth à Proust, la grande métaphore moderne de l’oeuvre, elle fait ici place à l’anneau parfait dans lequel l’artiste a mêlé au minerai brut du fait historique l’alliage de son vers pour mieux le porter à une absolue pureté idéationnelle : l’anneau tire son prix de l’authenticité du filon (le vieux Livre Jaune acheté à Florence), mais il est impensable sans le travail qui l’a raffiné et ciselé. L’image, longuement filée, dit la tension dont se nourrit l’écriture de Browning entre la vie des faits et celle de l’art, entre expressivité vitaliste et perfection de la clôture, en même temps que la volonté profonde qui anime toute l’oeuvre, le désir de transmuter en vérité spirituelle, par la fiction, la vérité encore trop humaine de l’archive : loin de l’art pour l’art, la poésie moderne s’élabore ici dans un questionnement éthique incessant.
La méthode oblique
Car L’Anneau et le livre est également une épopée du langage poétique, chargée de dire tout le réel et, surtout, le vrai, mais d’emblée frappée par l’hypothèque que Browning voit planer sur tout langage humain, désigné à plusieurs reprises comme l’instrument systématique du mensonge et de l’aliénation. C’est donc « par la méthode oblique » (p. 1269) que le langage poétique dira le vrai à l’humanité, c’est-à-dire par un labeur incessant qui, plus qu’ailleurs, le maintient aux limites de la langue. Le vers blanc de Browning, d’une rare puissance rythmique, use à satiété de toutes les ressources allitératives de l’anglais, multiplie les anacoluthes, élide articles et conjonctions, comme s’il s’efforçait de développer sa grammaire propre : la traduction, ici, relève plus encore qu’ailleurs de la gageure. De haute tenue, celle de Georges Connes – en prose, selon une vénérable tradition française – fait droit à la verve de Browning, à sa gouaille souvent sardonique. Elle respecte la débauche lexicale qui caractérise son oeuvre, la tendance accrue à l’oralité par où celle-ci s’éloigne du romantisme. Surtout, elle est à l’écoute de toutes les inflexions des voix browningiennes : le monologue dramatique s’y trouve tiré du côté d’une vraisemblance conversationnelle remarquablement efficace. On peut certes regretter que s’y perdent un peu la spécificité du vers, l’abrupt de la syntaxe, l’excès du signifiant si essentiel à la poétique de Browning ; mais l’intérêt de cette édition bilingue est aussi de permettre la mesure d’une difficulté, de faire apparaître dans toute leur ampleur l’écart entre les langues et l’attraction utopique, toujours actuelle, d’une parole largement étrangère aux habitudes du public français.
Deux éclairages
Il faut, à cet égard, saluer la complexité de l’édition publiée par Le Bruit du Temps, assortie d’un apparat critique considérable qui ne néglige aucun moyen de familiariser le lecteur avec l’oeuvre et son auteur. Signalons pour commencer l’annotation exhaustive de ce volume, due aux éditeurs, et qui explicite les nombreuses références susceptibles d’éclairer le texte de Browning, saturé d’érudition anglaise mais aussi italienne. Il y a plus : cette édition ne donne pas seulement à connaître un beau texte, elle semble placer en perspective la figure et le poème de Browning, un peu comme le fait celui-ci de l’assassinat de la famille Comparini. En mettant en lumière la réception de Browning et, par là, le rôle qu’il a pu jouer dans l’histoire du sens accordé à la poésie et à la littérature en général, les éditeurs semblent avoir voulu faire écho aux revendications de sa poétique, donner toute la mesure de son exigence de l’oeuvre et pour l’oeuvre, sans pour autant l’enfermer dans une interprétation prescrite d’avance. C’est notamment le fait du double éclairage fourni par deux « introductions » ou présentations de Browning, rédigées à cinquante ans d’intervalle. D’un côté, la substantielle « étude documentaire » de Georges Connes, placée en fin de volume comme pour prolonger la résonance du poème autant que pour « l’expliquer », si elle remplit fidèlement la tâche qu’elle se propose de favoriser la compréhension de l’oeuvre (rappel du synopsis, des principaux personnages, etc. – Connes a de plus ajouté en marge du texte même de Browning lui-même de brefs résumés de chaque incident et argument), vaut également comme témoignage personnel de l’impact que put avoir la poésie de Browning. Normalien, angliciste, enseignant à la Faculté des Lettres de Dijon, Connes travailla à cette traduction durant les années noires de l’Occupation ; elle fut pour lui, dit-il, un écran à des activités moins ostensibles, celles de la Résistance où il s’impliqua, passant par le maquis et la prison. Pétri des valeurs humanitaires de l’entre-deux-guerres, Connes voit en Browning un Shakespeare moderne, c’est-à-dire plus proche des préoccupations fondamentales de notre temps ; sa ferveur a pour but de faire reconnaître en France le génie de l’auteur (dont la renommée fut immense en pays anglo-saxon), mais aussi, du même coup, de promouvoir une certaine vision de la littérature. Il cite longuement, à cet effet, l’ouvrage consacré au poète par G. K. Chesterton, qui situe la grandeur de Browning dans l’assomption littéraire de l’insignifiant – on se trouverait ainsi d’accord avec les idées de Jacques Rancière sur l’esthétique moderne comme redistribution du sensible – et aussi dans la traduction artistique radicale de cette exigence première de la modernité qu’est la liberté de parole : tout point de vue demande à être entendu, fût-ce celui du Mal. Pour Connes, renchérissant sur ce propos auquel il apporte tout le souci éthique d’un résistant qui fut confronté aux dilemmes de l’épuration, Browning est le tenant par excellence d’un humanisme intégral, courant le risque de la confrontation avec les puissances des ténèbres pour mieux assurer, en définitive, l’authenticité d’une morale. S’il offre dans son étude une synthèse détaillée des documents qui constituaient le Livre Jaune, c’est pour permettre au lecteur de «juger sur pièces » l’art du poète et son projet, et aussi pour rappeler toute la vigueur de la motivation éthique qui les anime.
À l’autre bout, la préface de Marc Porée apporte d’avance un complément au ton parfois militant de l’étude de Georges Connes (Browning, en somme, serait lepoète), auquel on revient avec profit une fois lue cette dernière. D’abord, elle replace, avec rigueur et minutie, l’auteur dans le contexte de sa culture et de son temps, le situant par rapport à l’héritage romantique comme par rapport à ses principaux contemporains : position à la fois centrale, par l’ambition inégalée de son oeuvre, et marginale par l’excentricité rugueuse de sa poésie, si différente de la poésie « tout court » de Tennyson ou d’Arnold. Et elle nuance quelque peu, sans la nier, l’importance que confère Connes à l’urgence morale qui imprègne L’Anneau et le livre, urgence qui n’est pas étrangère à un certain consensus victorien, mais dont Marc Porée s’attache à faire ressortir toute la complexité : Browning est aussi notre contemporain, si l’on veut, par la part d’ombre de ses études de caractère, par sa fascination pour la déviance, par sa détermination à donner la parole à une négativité qui ne se laisse subsumer qu’au tout dernier moment sous le grand schème éthique dont le poème se veut porteur. Schème dont la présence et la pertinence ne sont pas discutables, mais dont la réalisation fondamentale serait peut-être plutôt à chercher dans l’ample mouvement du texte, dans la lenteur « oblique » de son cheminement, moins dans le temps du jugement que dans celui que l’on prend avant de juger. Ce n’est pas le moindre mérite de ce volume que de donner au lecteur celui de réfléchir aux opérations de l’oeuvre littéraire, à l’historicité de nos sensibilités et de nos jugements, tout en lui laissant une complète liberté d’appréciation et d’interprétation vis-à-vis du monument qu’il s’apprête à aborder.

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