Pour sortir de l’impasse dans laquelle s’est enferré le gros des troupes de la gauche européenne, se cantonnant à des revendications adressées aux puissants, État ou patronat, avec la lointaine visée d’une prise de pouvoir, l’examen des expériences d’économie sociale soli-daire s’impose. Dans leur diversité, voire leur conflictualité, elles renouvellent l’imaginaire et ouvrent de nouveaux possibles concrets, tout en posant des questions majeures, comme celle des rapports à construire avec l’État ou avec le marché, ou celle de savoir comment pérenniser une entreprise sans perdre en autonomie, et sans renier la perspective d’un changement du système dans son ensemble.
Chaque grande crise amène des réactions d’autodéfense de la société. La « Grande Transformation » des années 1920-1930, sous des formes contradictoires (communisme, fascisme, New Deal), marquait le sursaut des sociétés face à l’échec de l’utopie libérale du « grand marché » et de la première mondialisation1. Aujourd’hui, face au nouvel effondrement du libéralisme économique et de la deuxième mondialisation, la question n’est pas de savoir si les sociétés vont se défendre, ni si elles vont se lancer dans la recherche de nouvelles formes de solidarité sociale, mais si elles le feront par le repli identitaire et le recours à des figures autoritaires, ou par le développement de l’autonomie populaire.
Si elles ne parviennent pas à faire monter en généralité les initiatives sociales porteuses de résistance et d’émancipation face aux logiques dominantes, capitalistes et productivistes, les forces progressistes laisseront le champ libre aux pouvoirs pour instrumentaliser le désespoir. Il existe à cet égard un véritable paradoxe français : la légitimité du pouvoir de la finance est particulièrement faible dans notre pays, mais la gauche y est particulièrement peu attentive aux pratiques alternatives issues de la société civile et à l’horizon de long terme qu’elles pourraient permettre d’entrevoir.
Les années 1968-1970 avaient vu se réactiver un clivage presque aussi ancien que le mouvement ouvrier – entre une « première gauche » étatiste, polarisée sur la question de la prise du pouvoir d’État, et une « deuxième gauche »2 autogestionnaire, attentive aux transformations moléculaires du tissu social et aux initiatives autonomes de la société civile. Alors que la première, très majoritaire, misait tout sur l’accession au pouvoir d’État et l’application du Programme commun de gouvernement PS-PC-MRG, la deuxième gauche cherchait à articuler une stratégie par en bas (le « contrôle ouvrier » sur l’organisation du travail, prélude à l’autogestion des entreprises) avec une stratégie par en haut (la « planification démocratique »), dans une perspective de long terme explicitement anticapitaliste3. Ainsi, pour la CFDT d’alors, « l’autogestion n’a pas de sens sans la planification démocratique et la propriété sociale des moyens de production4 ».
À la fin des années 1970, avec la CFDT et les rocardiens, cette « deuxième gauche » jette aux orties la critique du capital et se rallie au néolibéralisme au nom de la seule critique de l’État. La gauche critique se trouve quasiment réduite à sa composante étatiste ; la quasi-totalité des organisations politiques et syndicales délaissent à la fois l’innovation sociale à la base et les projets de long terme. Les registres d’action consistent dès lors pour l’essentiel à populariser plateformes de mesures et programmes revendicatifs, à mobiliser les citoyens ou les salariés dans les urnes, au travail ou dans la rue, pour obtenir des puissants – l’État et les patrons – leur mise en oeuvre : augmentation des salaires et des prestations, arrêt des licenciements, régulation de la finance, réforme de la fiscalité… Paradoxalement l’horizon politique demeure celui d’un « Grand Soir » électoral ou insurrectionnel qui offrira l’accès aux leviers étatiques : mais un horizon singulièrement rétréci, limité à l’application de mesures gouvernementales5, qu’elles soient « réformistes de gauche » ou «anticapitalistes ».
Pourtant, comme les libéraux l’ont bien compris6, il est clair qu’« on ne change pas la société par décret». La transformation sociale est un processus de long terme articulant de façon dialectique changements par en bas et par en haut ; mutations des normes et des comportements au niveau des rapports sociaux fondamentaux, stratégies de l’État et autres acteurs au niveau macro-social. Un « autre monde » n’émergera pas de l’application d’un programme clé en main, mais de la mise en cohérence d’une multiplicité de changements issus des profondeurs de la société. L’effondrement financier de 2008 et la phase de longue stagnation qu’il ouvre ne déboucheront pas facilement sur un ordre social alternatif, plus démocratique et moins prédateur. Mais la gravité même de la situation ouvre de nouveaux espaces à l’expérimentation, y compris dans le champ économique, au sein desquels pourrait mûrir cet ordre alternatif. Telle est du moins l’hypothèse centrale qui inspire Produire la richesse autrement, un ouvrage court mais fécond, publié par le CETIM (Centre Europe Tiers-Monde), une ONG suisse de solidarité Nord-Sud.
Apprendre des expériences d’autogestion
Dans l’introduction, Florian Rochat, du CETIM, indique les deux critères utilisés pour sélectionner les expériences d’« économie sociale solidaire» examinées par l’ouvrage : la « mise en oeuvre d’activités autonomes et collectives en réponse directe à des besoins de survie économique [...], organisées selon un principe égalitaire », et une « conscience claire du caractère injuste du système dominant et de la nécessité de son dépassement » (p. 10). Il s’agit de savoir « dans quelle mesure l’expérience pratique examinée est d’ores et déjà porteuse d’alternative sociale et de ce fait n’est pas seulement le laboratoire d’un « autre monde » mais son école et un de ses agents » (p. 12). Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de recenser des expériences innovantes, mais de porter un jugement politique sur leur fécondité pour alimenter des processus d’apprentissage collectif et de transformation sociale.
Les deux critères évoqués, l’urgence économique et la volonté de dépassement du système, seront très probablement d’une actualité croissante dans les années à venir, y compris au Nord, ce qui renforce l’urgence de discuter les expériences décrites7 et les questions posées par l’ouvrage. Ainsi l’expérience argentine – où un brutal effondrement financier a donné lieu en 2001-2002 à une flambée d’initiatives de la société civile – est mobilisée par deux études de cas : Zanon, qu’on pourrait qualifier de « Lip argentin », et le MUP (Movimiento de Unidad Popular), issu du mouvement des chômeurs.
Le cas (relaté par Raul Zibechi) de l’usine de céramique Zanon « récupérée » par ses ouvriers est relativement classique : un patron qui met la clé sous la porte, un syndicat combatif qui organise la lutte pour le maintien des emplois, des ouvriers qui remettent l’usine en marche et créent une coopérative pour autogérer leur activité. L’originalité de Zanon tient dans la taille importante de l’entreprise – aujourd’hui 470 travailleurs – et surtout dans le débouché de l’expérience, le 14 août dernier, avec la nationalisation (par le gouvernement conservateur de l’État de Neuquen, en Patagonie) de l’entreprise sous contrôle ouvrier. Elle tient aussi aux forts liens tissés avec les communautés environnantes : ainsi « le dessin des carrelages s’inspire maintenant en partie des modèles mapuches, conçus avec les communautés indigènes, avec pour objectif de revendiquer la culture d’un peuple marginalisé et en hommage à ceux qui ont mis leurs carrières d’argile à la disposition des céramistes ».
L’exemple du MUP, dont la trajectoire est décrite par Hector Palomino et Ernesto Pastrana, est moins connu. Composé à l’origine de chômeurs piqueteros, qui bloquaient les routes pour protester contre le chômage et la misère, et « malgré l’origine marxiste de certains de ses leaders », ce mouvement a progressivement délaissé les formes d’action protestataires pour créer des «poches de socialisme » (p.22) fortement imprégnées de valeurs écologiques et visant, selon ses termes, à «lutter contre le saccage environnemental » et pour la « souveraineté alimentaire », notamment par la création de coopératives urbaines et rurales. Il participe désormais à un front social plus large, le « Frente Popular Dario Santillan », composé d’associations de chômeurs et de coopératives qui partagent la même orientation. Les auteurs soulignent l’originalité de ce positionnement : «bien que cette stratégie globale ne s’attaque pas de front au capitalisme et ne s’oriente pas vers la prise du pouvoir, elle vise à très long terme à devenir une stratégie dominante et ainsi à obtenir un changement de système » (p.22). Au sein de la société civile argentine, des acteurs inventifs ont semé des graines d’alternatives au capitalisme et au productivisme. Mais Zanon fait plutôt figure d’exception : la plupart des entreprises « récupérées » par leurs salariés ont eu bien du mal à préserver une réelle dynamique démocratique. Ce constat rejoint la difficulté bien connue de pérenniser des expériences issues d’intenses périodes de mobilisation sociale après que la situation s’est calmée et sans relais – voire en se heurtant à une franche hostilité – des pouvoirs publics.
Le réseau des coopératives basques de Mondragon, cas finement analysé par Joël Martine, illustre un schéma très différent de pérennisation d’une dynamique autogestionnaire : cette expérimentation n’est pas née des convulsions d’une crise sociale majeure, mais d’un projet politique de long terme fondé sur des liens communautaires. En 1957, au plus noir du franquisme, un curé nationaliste basque, le père Arizmendi, s’appuyait sur l’école technique qu’il avait fondée dix ans auparavant pour créer une petite coopérative de fabrication de poêles. Aujourd’hui la Mondragon Corporacion Cooperativa (MCC) est un des plus grands groupes d’Espagne, et emploie 70 000 travailleurs dans le monde, dont 35 000 coopérateurs au Pays Basque. Dirigeants élus par l’assemblée générale des travailleurs, salaires élevés et relativement égalitaires, stabilité assurée de l’emploi grâce à une politique d’anticipation des restructurations et de développement de nouvelles entreprises par le biais d’un « fond interentreprises », et grâce à une flexibilité des rémunérations en cas de crise, le modèle social de MCC est robuste, fondé sur une forte culture commune et une vraie capacité d’innovation économique. Martine souligne les conditions sociologiques particulières, liées à la double identité basque et chrétienne, qui, en l’absence d’un mouvement social d’ampleur nationale, ont permis l’essor de MCC : «le succès d’un réseau coopératif et le maintien de son éthique dépendent de son insertion dans un tissu de liens sociaux, un vivre-ensemble dans un territoire, et de sa relation avec un projet collectif à l’échelle de ce territoire » (p.97). Il est lucide sur les dangers qui guettent cette expérience : « parmi les dirigeants de MCC, ceux du pôle financier détiennent un pouvoir stratégique, […] et font partie de l’establishment politique et économique basque, espagnol et international ». C’est ainsi qu’ils se sont lancés dans une course au gigantisme en rachetant des usines à l’étranger (France, Pologne, Maroc…), sans leur proposer le statut de coopérateurs8. Si les travailleurs de MCC ne renouent pas avec un projet émancipateur qui les dépasse, ils « perdront tout contrôle sur les décisions des dirigeants et ces derniers n’agiront plus qu’en fonction de la rentabilisation du capital qu’ils dirigent, comme on l’a vu souvent par exemple dans l’évolution du mutualisme français » (p. 106).
Si la plupart des expériences autogestionnaires se heurtent à l’indifférence ou à l’hostilité de l’État, c’est l’inverse qui se produit au Vénézuela : mais trop d’amour peut tuer autant que trop de haine. Pourtant manifestement très proches du chavisme, Luis Vargas et Cristina Nunez montrent, à leur corps défendant, comment le volontarisme de Chavez impose un rythme frénétique à la mise en place institutionnelle des formes coopératives sans se soucier beaucoup des réelles dynamiques d’apprentissage social. Les auteurs nous expliquent qu’en 2004, prenant conscience de l’impasse dans laquelle se trouve le mode de développement capitaliste, « le gouvernement bolivarien se donne pour tâche de substituer au système capitaliste un modèle économique alternatif, solidaire, durable et collectiviste » (p. 125). Suivent alors quatre pages d’énumération insipide du mécano bureaucratique mis en place par Chavez pour piloter le développement de « l’autogestion » : Banco del Pueblo Soberano, Fondo de Desarollo Microfinanciero, Banco de Desarollo de la Mujer, Fondo de desarollo para el Fomento de la Agricultura et de la Pesca, Instituto Nacional para la Pequena y Mediana Empresa, Fondo de Crédito Industrial, Superintendencia nacional de cooperativas, Instituto para el Desarollo rural, Instituto nacional de Capacitacion Educativa Socialista… Sous l’impulsion du chavisme, le nombre de coopératives passe de 1000 en 2002 à 191 000 en 2007, mais selon les auteurs eux-mêmes les deux tiers sont des ««coopératives de porte-documents », qui existent seulement dans la serviette d’un directeur, et se sont constituées dans le bureau d’un avocat» (p. 133). Contre toute vraisemblance, les auteurs attribuent ces dérives au seul sabotage des bureaucrates hostiles à la révolution bolivarienne, et espèrent qu’« un effort héroïque d’organisation et d’appui des organisations qui seront la base d’une économie sociale communautaire » permettra de dépasser ces limites. En fait, si la grande majorité des coopératives vénézuéliennes semble être le réceptacle de subventions publiques montées par des affairistes, c’est sans doute parce que les initiatives authentiques issues de la base demeurent éparses et fragiles. Le volontarisme chaviste en faveur des coopératives illustre cette injonction paradoxale (« je t’ordonne d’être libre ») dont parle Marc St-Upéry9 : mais l’autogestion ne se décrète pas.
Car c’est bien l’autonomie réelle des acteurs qui permet de juger du caractère émancipateur des expériences qui se réclament de l’économie sociale et solidaire : sous la même étiquette, on peut trouver des marchandises très différentes… Il en va ainsi également pour le microcrédit, popularisé par l’hyper-médiatisation du «capitalisme aux pieds nus » de la Grameen Bank au Bangladesh, parangon du «social business» paternaliste, que son fondateur, le prix Nobel de la Paix Muhammad Yunus, destine explicitement à « sauver le système10 » en y introduisant une dose d’éthique – au taux d’intérêt annuel exorbitant de 18 %. Tout autre est la dynamique des deux associations étudiées par l’ouvrage, Nigera Kori au Bangladesh (décrite par Cédric Gouverneur) et le CADD au Bénin (Renaud Vivien), des initiatives « quasi-libertaires » (p. 50) et réellement démocratiques, portées par un vrai projet politique d’« empowerment » – expression difficilement rendue en français par le terme « d’autonomisation ». L’engagement des femmes – en l’occurrence des paysannes pauvres – dans des pratiques autogérées de microcrédit solidaire à faible taux d’intérêt favorise indiscutablement leur accès à l’autonomie économique et à la sphère publique, même si les pratiques de production ainsi favorisées (pêche, tissage…) restent familiales et non pas coopératives. Sous le même nom de microcrédit se rangent manifestement des pratiques sociales aux contenus émancipateurs très variés.
Vision de long terme
Julie Duchatel résume en conclusion les principaux enseignements livrés par les expérimentations recensées : les mots-clés sont autonomie, démocratie, émancipation des femmes, et surtout «vision de long terme». En l’absence d’une « vision de long terme et d’une approche globale», on va vers « la mort ou l’institutionnalisation de nombre d’expériences d’économie sociale et solidaire» (p. 162). Une expérimentation est porteuse de sens si elle s’envisage elle-même « comme un outil de changement social et politique et non comme une fin en soi». L’expérience vénézuélienne montre les difficultés d’une pratique de volontarisme étatique sans théorie : la rhétorique chaviste sur le «socialisme du XXI e siècle» est aussi emphatique que floue, malgré une énergie transformatrice et une mobilisation populaire indéniables. Mais l’ouvrage du CETIM n’offre guère de pistes sur la nature et les fondements théoriques de cette « vision de long terme» qui pourrait inspirer les expérimentations sociales en s’en inspirant. C’est sans doute l’un des enjeux intellectuels majeurs de la période que de renouveler l’imaginaire de la transformation sociale en ébauchant les grands traits d’un modèle de société alternatif, nourri de l’observation des pratiques sociales innovantes et susceptibles en retour de favoriser leur développement.
C’est dans le monde anglo-saxon, notamment en Angleterre et aux USA, que l’élaboration théorique sur les modèles alternatifs de société est restée la plus vivace. En Europe, l’entreprise théorique engagée par les penseurs de l’autogestion dans les années 1960-1970 a été refoulée par la victoire idéologique du néolibéralisme et du discours « antitotalitaire », qui ont réussi à disqualifier tout projet de transformation sociale globale. La gauche critique et les mouvements sociaux peinent à soulever cette chape de plomb, en grande partie par autocensure. Aux États-Unis au contraire, des économistes, des sociologues et des philosophes, minoritaires mais crédibles, ont continué de produire des travaux innovants, qui visent à renouveler la pensée sur les alternatives au capitalisme en tirant les leçons de l’échec des expériences du « communisme réel »11. L’ouvrage collectif sur l’économie solidaire publié à la suite du Forum social des États-Unis de 200712 porte la marque de ces réflexions. On y trouve un débat entre deux figures du courant autogestionnaire états-unien – David Schweickart et Michael Albert – mais aussi les réflexions d’auteurs non marxistes, partisans d’une alternative capitaliste démocratique au néolibéralisme. Il faudrait analyser pourquoi ces débats occupent une place importante dans la gauche états-unienne, alors même que les pratiques sociales en matière d’économie solidaire y demeurent embryonnaires et que le terme même de « solidarity economy» y est d’invention récente.
Le débat entre les partisans états-uniens de l’autogestion porte principalement sur la place du marché : pour Albert – théoricien de « l’économie participative »13 – les mécanismes marchands produisent par nature la concurrence et l’atomisation sociale, développent les pulsions égocentriques et rendent impossible la coopération économique : « le marché est antisocial » et doit être aboli. Son « économie participative» repose sur un système complexe de votes itératifs par Internet14, qui permettent de déterminer a priori ce qui doit être produit et dans quelles quantités, par un processus de planification démocratique décentralisée. Pour Schweickart15 en revanche, le marché est ambigu : il est à la fois démocratique (car chacun peut y exprimer ses préférences librement) et antidémocratique (car il tend spontanément à renforcer les inégalités). Certes, dans une société véritablement démocratique, personne ne doit pouvoir commander au seul motif qu’il détient un paquet d’actions : le marché du travail et celui du capital doivent être abolis et remplacés par la coopération et la propriété sociale des moyens de production. En revanche, les produits et services, eux, doivent pouvoir continuer à s’échanger sur des marchés, dûment régulés, car la planification n’est une alternative viable ni au plan économique ni au plan démocratique.
Le débat théorique cherche des arguments dans les pratiques sociales contemporaines : pour justifier son « abolitionnisme », Albert évoque les difficultés des entreprises « récupérées » argentines à survivre au sein du marché capitaliste en conservant leur caractère démocratique ; Schweickart s’appuie sur Mondragon et le dynamique secteur coopératif d’Émilie-Romagne pour illustrer la viabilité du socialisme autogestionnaire avec marchés.
Mais les alternatives débattues dans le Forum social états-unien ne sont pas seulement socialistes ou autogestionnaires. Au moins aussi important – quoique beaucoup moins théorisé - est le courant du néocapitalisme communautaire (qui désigne lui-même son projet comme « high road capitalism »). Le cas italien est également mis en avant par Matt Hancock, du CLCR (Center for Labor and Community Research), pour développer cette perspective. Dans une contribution au titre significatif16, Hancock décrit comment le district de coopératives d’Imola (Émilie-Romagne) (132 coopératives, 9 200 travailleurs), pleinement intégré dans la mondialisation capitaliste, a racheté de nombreuses entreprises de la Chine au Brésil pour asseoir sa compétitivité. Ce cas montrerait comment « une communauté, grâce à la propriété coopérative des actifs économiques, contrôle son destin [...] et offre un important exemple de la manière selon laquelle nous pouvons commencer à reconstruire nos communautés autour d’un modèle économique et social capable d’être compétitif sur le marché mondial en investissant dans l’homme, l’aide mutuelle et un sens profond de la solidarité, particulièrement envers les générations futures » (p. 236).
Le CLCR n’est pas seulement un think-tank progressiste, c’est aussi et surtout une initiative typique de ce projet de capitalisme démocratique et communautaire largement débattu dans le Forum social états-unien. Créé en 1982 sous l’égide du mouvement syndical et des associations patronales de Chicago, le CLCR vise à empêcher la désindustrialisation totale de la ville en faisant émerger des entreprises fondées sur l’innovation et la qualification des salariés. Dan Swinney17, un ancien syndicaliste et actuel directeur du CLCR, décrit ce projet comme celui d’un «capitalisme vertueux» (high road capitalism) fondé sur l’innovation, l’inclusion sociale et une vision de long terme, qu’il oppose au «capitalisme vicieux » (low road capitalism) qui implique une « course vers le bas » (race to the bottom) par la recherche systématique des profits à court terme et des bas salaires. Son inspiration se trouve dans les districts industriels coopératifs d’Italie du Nord mais aussi à Mondragon : comme le père Arizmendi, le CLCR est à l’initiative d’une école technique, l’Austin Polytechnical Academy, créée dans cette banlieue noire et pauvre de Chicago en référence explicite à l’expérience basque, avec le soutien de la municipalité, du patronat, des syndicats et des enseignants. L’objectif est de former localement des techniciens et ouvriers qualifiés afin de retenir les grandes entreprises, de faciliter les successions dans les PME et de dépasser les limites du système éducatif public : l’école polytechnique d’Austin « va créer un vivier de dirigeants pour la prochaine génération qui seront techniquement, socialement et politiquement compétents pour prendre le contrôle et développer les capitaux de leur communauté dans une concurrence réussie avec les dirigeants traditionnels de l’économie de marché, et avec les objectifs et les valeurs de l’économie solidaire » (p. 285).
On est en droit de trouver naïf ce rêve du retour à un capitalisme communautaire de petits entrepreneurs, qu’on retrouve dans plusieurs autres contributions de l’ouvrage issu du Forum social états-unien. Il semble obsolète eu égard aussi bien aux structures dominantes du « capitalisme réellement existant » qu’à l’urgence écologique, qui oblige à repenser complètement les questions de la croissance et de l’innovation. Il renvoie néanmoins à des pratiques sociales réelles et à l’imaginaire profond de la société états-unienne, où il conserve un pouvoir certain d’évocation, que n’ont pas encore les utopies autogestionnaires, loin de là. Les partisans de ces dernières gagneraient sans aucun doute à se poser la question des alliances sociales et intellectuelles qui leur permettraient de regagner le terrain perdu au cours des trois dernières décennies, et de reconstruire un horizon crédible pour la transformation sociale.

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