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Le conflit des universités (janvier 2009 - ?)

Entretien avec Bernard Paulré, Sophie Poirot-Delpech et Kamel Tafer

par Antonella Corsani, Sophie Poirot-Delpech, Kamel Tafer et Bernard Paulré

Depuis plusieurs années, un vaste projet de réforme des universités européennes tend, sous prétexte d’accroître leur autonomie budgétaire et l’insertion des étudiants dans la « vie active », à augmenter leur contrôle par l’état et leur soumission à la rationalité économique, et à faire de chaque enseignants-chercheur, et de chaque étudiant, un « entrepreneur de soi-même ». Kamel Tafer, Bernard Paulré et Sophie Poirot-Delpech, trois participants du mouvement qui anime depuis trois mois l’Université française, répondent aux questions d’Antonella Corsani et éclairent les enjeux, les limites et les devenirs possibles de cette lutte.

Contenu et sens des réformes

Antonella Corsani (A. C.) : Depuis cinq ans, plusieurs réformes ont visé à la refonte radicale de l’Université, non sans susciter réactions et mobilisations des étudiants et du personnel Biatoss. Cette année, pour la première fois, le mouvement de grève a été initié par les enseignants-chercheurs, et s’est inscrit dans la durée. La réforme de leur statut, défini par le décret de 1984, a été le fait déclencheur majeur de ce mouvement, mais leurs revendications dépassent largement le seul refus de cette réforme. Je pense notamment au rejet du projet de mastérisation de la formation des maîtres et des professeurs du secondaire, du contrat de formation doctorale et, plus fondamentalement, de la loi LRU. Le mouvement des universitaires rejoint par ailleurs celui des chercheurs, menacés par le démantèlement du CNRS. Quel est le fil qui relie l’ensemble de ces réformes, depuis celle du LMD jusqu’aux plus récentes d’entre elles ?

Kamel Tafer (K. T.) : À travers l’Accord général sur le commerce et les services, nous assistons à une offensive mondiale capitaliste visant à faire passer le domaine des services publics de l’éducation (mais aussi ceux de la santé, de l’énergie…) du domaine non marchand à la sphère marchande, dans l’optique de créer et de conquérir de nouveaux marchés, et donc d’accroître le profit des possédants. Une des premières concrétisations de ce projet économique mondial est, en Europe, le processus de Bologne dont le but est de libéraliser à tout point de vue l’Enseignement supérieur. Comme le dit si bien l’OCDE, les universités sont le cycle de l’enseignement par lequel il faut entamer la libéralisation de l’Éducation parce que le degré de résistance y est particulièrement faible (taux très peu élevé de syndicalisation des enseignants, absence de luttes…). C’est ainsi qu’on peut comprendre la vague de réformes dans l’Hexagone et dans les pays européens, à travers le LMD (Licence-Master-Doctorat) et les lois de privatisation des universités. La première réforme, le LMD, se voulait une loi d’harmonisation européenne des cursus et des diplômes, permettant davantage de mobilité dans le parcours universitaire des étudiants. Dans les faits, cette réforme a accru les inégalités entre les universités et entre les cursus universitaires (en appauvrissant et en entraînant la fermeture des filières de sciences humaines). Elle a aussi accordé l’autonomie pédagogique aux universités, avec toutes les dérives possibles (suppression de filières, non-reconnaissance de diplômes venant d’« universités poubelles »). La seconde réforme, telle que la LRU en France, se veut la suite logique du LMD. Elle attribue aux présidents d’université l’autonomie financière afin qu’ils décident du contenu de leur enseignement mais aussi de son financement (par des fonds publics, mais surtout, ce qui est nouveau, par des fonds privés, avec tous les risques d’ingérence de la sphère économique dans la définition du contenu de l’éducation dispensée et d’inégalité entre les filières selon leur intérêt du point de vue de la rationalité « économique »).

Bernard Paulré (B. P.) : Trois lectures complémentaires des réformes peuvent être proposées.
Première lecture : les réformes de l’Enseignement supérieur et de la recherche (ESR) sont le plus souvent justifiées à partir d’une priorité considérée comme une évidence première : la nécessaire modernisation des universités. Rappelons qu’en 2004, Luc Ferry présenta un projet de « loi de modernisation des universités » qui se heurta, déjà, à une très forte opposition. Le mot « modernisation » est devenu un slogan, et le discours sur la modernisation des universités est fortement incantatoire. Le problème est que l’on en explicite rarement le sens et la nécessité.
La modernisation est souvent comprise comme impliquant essentiellement la mise en place de systèmes de gestion « performants » et la poursuite d’objectifs liés à la situation économique. Elle se concrétise dans la mise en place de processus et de dispositifs permettant d’ancrer une culture du management. Les universités seront donc désormais gérées comme des entreprises. Cela n’est écrit tel quel nulle part, mais ressort clairement du renforcement de la dimension managériale des établissements : 1) mission est donnée au Conseil d’administration de chaque université d’élaborer, avec le président, une véritable politique générale ; 2) le nombre de membres du Conseil d’administration est sensiblement réduit, ce qui en fait un comité de réflexion et moins une chambre représentative de la diversité des acteurs de la communauté universitaire ; 3) les pouvoirs du président sont renforcés et étendus ; 4) il peut voir son mandat renouvelé une fois immédiatement, ce qui lui permet d’inscrire son action dans le long terme ; 5) il a la capacité de définir et d’appliquer une politique de « ressources humaines » s’articulant avec la politique générale de l’établissement ; 6) l’autonomie budgétaire des universités est renforcée : jusqu’à la loi LRU, une université ne disposait d’une autonomie budgétaire que sur à peu près 25 % du budget. Elle pourra désormais gérer 100 % de son budget, en particulier la part dévolue à la masse salariale .
Un nouveau système de répartition des moyens à l’activité et à la performance (système SYMPA ) est mis en place pour déterminer les dotations publiques dont bénéficieront les universités. Le principe d’un financement « compétitif » lié à leurs performances quantitatives est posé. Ce sont environ 20 % des crédits qui sont, au total, en 2009, alloués selon la performance, contre seulement 3 % en moyenne auparavant. Cette clé de répartition évoluera au cours du temps « afin de renforcer le caractère incitatif du dispositif  ».
Le souci de « modernisation » cache mal la volonté de faire perdre aux universités et aux universitaires leur indépendance intellectuelle au profit d’une dépendance économique et financière vis-à-vis d’autres acteurs. Les universités sont mises au service d’un projet essentiellement économique : développer la compétitivité, soutenir l’innovation industrielle, améliorer et adapter la formation aux besoins des employeurs....
La « modernisation » est un alibi qu’aucune réflexion ne vient véritablement nourrir et justifier. Mais on sait que, finalement : 1) la place des disciplines critiques et des sciences humaines sera sensiblement réduite ; 2) l’influence syndicale sera diminuée ; 3) l’Université sera plus perméable, à tous les niveaux, dans toutes ses activités, aux intérêts économiques et à ce qui sera présenté comme des priorités économiques nationales ; 4) la flexibilité, la mobilité et la productivité sont des priorités promues comme des valeurs positives, naturellement légitimes, et « modernes » ; 5) la réduction des financements publics constitue un objectif important.
À tous les niveaux, le pilotage des universités repose sur des critères mesurables, objectifs. On baigne dans un positivisme élémentaire. Les divers classements et comparaisons (benchmarking), viennent nourrir en permanence la machine à évaluer et à piloter. Les critères d’appréciation qualitative semblent ignorés.
L’individualisation et la concurrence deviennent la norme au détriment de la coopération, centrale dans la production et la diffusion de ce bien commun qu’est la connaissance fondamentale. Les politiques scientifiques de long terme vont être soumises aux performances chiffrées immédiates et à un système d’évaluation dont on sait que, une fois lancé, il n’aura de cesse que de justifier son existence en réclamant toujours plus de moyens et de pouvoirs, œuvrant d’abord à son propre développement.
L’évolution des systèmes de gestion ainsi que l’autonomie financière et stratégique sont présentées comme des impératifs purement techniques, donc implicitement neutres. La réforme est en soi érigée en valeur. Bien entendu, lorsque Nicolas Sarkozy dit que les enseignants-chercheurs ne veulent pas se réformer, il travestit la réalité. Car c’est sa réforme que les universitaires refusent. Le problème est que, loin d’appeler au dialogue et à la recherche de transitions négociées, le chef de l’État se complaît dans la provocation, attisant le conflit et donnant le sentiment d’une détestation personnelle du monde universitaire et de la recherche (il suffit de penser à son discours du 22 janvier 2009 ).
En creux se lit une critique radicale du système républicain de la fonction publique de l’Éducation nationale, considéré comme bureaucratique, égalitariste vis-à-vis de ses agents, corrigeant insuffisamment les inégalités sociales, incapable d’évoluer et de s’adapter aux exigences du monde contemporain, mondialisé et concurrentiel, se heurtant au diktat des syndicats.
Bref, notion au contenu vague tant qu’elle n’est pas précisément explicitée et justifiée, la modernisation est posée comme un impératif naturel, neutre et, surtout, non contestable. De fait, celui-ci se manifeste concrètement au travers de la recherche de l’efficacité, de l’amélioration du management, de l’adaptation aux besoins de l’économie et de la « responsabilisation » budgétaire. Mais il ne s’agit que d’un premier niveau d’analyse. Pour être plus complet, il convient d’examiner maintenant en profondeur le sens des réformes proposées.
Seconde lecture : la politique universitaire, qu’elle soit française ou européenne, illustre le type de rationalité politique néolibérale et la mise en place d’une gouvernementalité nouvelle analysées par Michel Foucault (Naissance de la biopolitique, Paris, Gallimard, 2004 ; voir également les travaux de Christian Laval, dont L’Homme économique, Paris, Gallimard, 2007).
L’intervention gouvernementale néolibérale s’appuie sur une conception rationaliste et utilitariste des actions. Mais il s’agit d’un constructivisme. Le propos n’est pas de faire disparaître ce qui fait obstacle au soi-disant bon fonctionnement « naturel » du marché. Il s’agit de permettre l’avènement d’un marché et de créer les conditions pour que les acteurs agissent rationnellement et prennent les décisions dictées par la logique de l’intérêt personnel. L’État contribue à l’avènement du sujet néolibéral (le sujet-entrepreneur en somme) en créant le cadre institutionnel nécessaire à la production, par les acteurs, de comportements et de décisions rationnelles, c’est-à-dire reflétant, en chaque circonstance, les coûts et les avantages personnels en jeu.
Ainsi s’éclairent les réformes engagées dans le domaine de l’ESR. Il s’agit de mettre en place les systèmes de management et les procédures d’évaluation tels que chaque acteur (enseignant, étudiant, chercheur, agent administratif) soit incité à délibérer rationnellement des options qui s’offrent et à assimiler la logique de la performance à laquelle il doit se soumettre. La mise en concurrence systématique à tous les niveaux participe de ce procès de création d’un système conduisant, du fait de l’évaluation permanente, à faire adopter des conduites rationnelles par les acteurs et à les « responsabiliser ». Les enseignants-chercheurs (E.-C.) sont mis en demeure de modifier leurs comportements et de participer à la transformation du cadre institutionnel dans lequel se déroule leur vie professionnelle. Le rationnement et l’intensification des contraintes budgétaires ou financières constituent l’un des procédés (parmi les plus simples, sinon les plus grossiers) susceptibles d’inciter les acteurs à agir « rationnellement » et à toujours calculer les coûts et les rendements.
Le problème est que les personnels des universités sont confrontés à des injonctions paradoxales. Nicolas Sarkozy prétend accorder l’autonomie aux universités, or les universités et les universitaires n’ont jamais autant été l’objet de décrets, de circulaires, de contrôles administratifs que depuis cette annonce. C’est le grand paradoxe de cette rationalité politique néolibérale : l’État est mobilisé pour créer les conditions d’un fonctionnement et de comportements « rationnels » là où ils n’existent pas spontanément (et pour cause puisqu’il s’agit de biens et de services publics), et là où les intéressés eux-mêmes n’en veulent pas. La politique de Sarkozy repose donc sur une hypocrisie ou une aporie : forcer certaines institutions et certains acteurs à être autonomes de la façon dont il le souhaite. Voilà bien une injonction paradoxale : « Soyez autonomes ! Je vous l’ordonne et je vous dis comment y parvenir… »
On peut débattre de la question de savoir si la mise en place d’un marché de l’éducation correspond à un objectif fixé et atteignable. Ne serait-ce pas une utopie ? C’est un autre paradoxe de cette rationalité politique néolibérale. On met en place des contraintes et des dispositifs qui incitent les acteurs à se comporter rationnellement au sens de la théorie du capital humain, mais il n’existe pas véritablement de marché mis à part quelques zones de marché grises. D’abord, la place du secteur privé dans l’enseignement supérieur est faible (la plus importante étant occupée par le système consulaire – les Chambres de commerce – dans le domaine des sciences de gestion ). Ensuite, la part des activités de caractère contractuel (formation permanente) et des formations dont le prix est non régulé dans les universités est faible, ce qui ne veut pas dire inexistant. Des évolutions rapides sont déjà en cours. La mobilité des enseignants sur la base d’une rémunération négociée et, surtout, sur la base des conditions d’exercice de leur activité qui leur sont offertes commence seulement à apparaître.
La sélection est désormais le maître mot. L’objectif est d’instaurer la concurrence comme mode de régulation. En fait, ce sont des agences publiques qui prennent en charge l’évaluation (ANR, AERES, CNU…). Nous avons affaire à un substitut de marché, la régulation marchande étant remplacée par les jugements d’experts. Le grand paradoxe est que les évaluateurs ne sont pas évalués pour leur travail d’évaluation. De plus : ils ne lisent pas les travaux car ils évaluent les publications selon leurs supports et à partir de classements : ils tiennent compte principalement des articles publiés dans des revues répertoriées, notées (d’une à cinq étoiles par exemple) et classées. Ce qui est jugé, c’est le nombre d’étoiles cumulées pour une période donnée, par chaque E.-C. Ce n’est pas le marché qui contribue à mettre en place les nouvelles règles libérales. C’est en fait un régime d’opinion en partie conformiste et autoréférentiel. Nous allons vers une société scientifique d’opinion, contrôlée par des experts et divers « faiseurs » d’opinions. Dans un pays de taille moyenne où la communauté universitaire n’est pas considérable numériquement, on sait que le régime qui se mettra en place sera davantage oligopolistique que concurrentiel.
Une autre façon de caractériser cette forme d’évaluation permanente consistait, pour Foucault à souligner le rôle de « discipline indéfinie » que joue le benchmarking (voir à ce propos Isabelle Bruno, À vos marques, prêts… cherchez !, Paris, Éditions du Croquant, 2009).
Troisième lecture : la rationalité néolibérale dans le domaine de l’ESR se distingue par un trait original. Il s’agit de créer des régulations nouvelles et des comportements individualisés et rationnels dans un domaine qui était présenté jusqu’à présent comme le prototype du service public et de la production de communs : l’enseignement et la recherche fondamentale. L’analyse d’inspiration foucaldienne n’épuise donc pas l’analyse critique des réformes en cours. On peut s’appuyer sur la thèse du capitalisme cognitif pour analyser ces évolutions sous l’angle de l’application d’une rationalité économique individuelle à des activités et des objets (la connaissance, l’invention, la recherche fondamentale, l’enseignement) qui sont loin de s’y soumettre spontanément.
La thèse du capitalisme cognitif consiste à identifier les tensions et les difficultés que rencontre le capitalisme dès lors qu’il s’efforce de promouvoir ses formes de rationalité et d’exploitation habituelle dans un contexte où ce n’est plus l’investissement industriel qui constitue l’accumulation principale, mais la connaissance, sous différentes formes. Ces tensions s’expliquent par le fait que l’accumulation de connaissance est particulièrement rétive à des formes d’organisation industrielle classique (tayloriennes) et à la marchandisation (problème des externalités, des biens collectifs, des réseaux peut contrôlables, la non-traçabilité des circuits de diffusion de connaissance, etc.).
Pour ces raisons, les gouvernements sont conduits à contraindre fortement les acteurs de façon à leur faire appliquer une rationalité économique. Ainsi, il s’agit de:
– contraindre les E.-C. et les chercheurs en mettant en place des règles et des dispositifs de gestion de la main-d’œuvre inspirés par les règles du salariat classique de type industriel (refus de reconnaître la spécificité de leurs métiers et leur indépendance pourtant garantie, volonté d’évaluer quantitativement la production…) ;
– promouvoir des normes conçues en termes de temps de travail dont on sait que, si elles peuvent être considérées comme pertinentes dans le cadre du capitalisme industriel, elles sont destructrices et paradoxales dans le contexte du capitalisme cognitif ;
– jouer au maximum sur la concurrence et la sélection pour créer des comportements rationnellement « responsables » et d’auto-entrepreneuriat.
L’enjeu est la mise en place d’une nouvelle relation salariale dans le secteur public et l’avènement d’une forme « classique » de salariat. Alors que les E.-C. relèvent du statut général de la fonction publique, il s’agit d’en faire des salariés qui doivent rendre des comptes, sont jugés régulièrement sur des résultats, qui touchent des primes indexées sur ceux-ci, dont le temps d’enseignement est variable non seulement selon la qualité de leur recherche, mais aussi selon le lien entre la nature de la recherche et la politique de l’établissement. On met en place un ensemble d’éléments allant dans le sens de l’individualisation et de la spécificité de l’emploi en fonction de la politique générale de l’établissement. En matière de rémunération, le gouvernement reprend une proposition tirée de travaux anciens (par exemple du Comité interministériel à la réforme de l’État de 2002). La rémunération indiciaire de base correspondant au grade serait complétée par une « prime de fonction et de résultats » à deux étages : le premier correspondant aux responsabilités exercées et le second correspondant au « mérite ».
Avec la LOLF (Loi organique des finances publiques), la ligne budgétaire (rémunération des personnels, frais de fonctionnement…) peut être utilisée à d’autres fins. L’attribution à chaque établissement d’un nombre de salariés ne résulte d’ailleurs plus d’un vote parlementaire sur le nombre de fonctionnaires, mais de celui d’une masse salariale.
Chaque université pourra décider d’une politique de recrutement subordonnée non pas à un objectif de développement des connaissances ou des capacités pédagogiques, mais à sa politique générale dont la logique peut être autre, ou plus complexe, tenant compte, plus ou moins, de partenariats avec des entreprises et des laboratoires privés (dans les sciences dites dures notamment).
Les réformes facilitent le développement de la précarité dans toutes les catégories de personnel. Les présidents peuvent désormais recruter des CDD et des CDI de droit public. La précarité est particulièrement claire dans le nouveau contrat de formation doctorale et dans la mastérisation. Le développement de la recherche financée sur contrats via l’ANR conduit au développement important de CDD non renouvelés à l’achèvement des contrats. L’externalisation de certaines fonctions conduit au développement d’emplois précaires et intérimaires dans les entreprises privées concernées. On assiste également à des démarches tendant à nier la professionnalité et le savoir liés à un type d’emploi et, plus généralement, à flexibiliser les affectations.
L’une des priorités du chef de l’État est de banaliser la fonction publique. Il « récuse l’idée qu’il y aurait d’un côté le secteur public et de l’autre le secteur privé, d’un côté les fonctionnaires et de l’autre ceux qui ne sont pas fonctionnaires ». Les administrations pourront multiplier le recours aux agents contractuels, notamment pour « tenir compte de la mobilité entre le secteur public et le secteur privé, afin notamment d’enrichir l’administration par le recrutement de personnes aux expériences professionnelles variées  » (voir le rapport Silicani ).

Sophie Poirot-Delpech (S. P.-D.) : Pour comprendre le mouvement qui soulève aujourd’hui les universités, il faut sans doute le considérer simultanément comme partie prenante d’une remise en cause plus générale des grandes orientations économiques, sociales et politiques qui ont semblé faire consensus depuis les années 1990 dans les pays développés et, d’autre part, du point de vue de l’histoire particulière du mouvement universitaire en France. Dans la première perspective, il ne faut pas sous-estimer la coïncidence entre l’émergence du mouvement universitaire et la crise sans précédent qui ébranle l’économie mondiale. Si cette dernière n’est pas à l’origine du mouvement universitaire tel qu’il se déploie aujourd’hui, elle lui confère une tonalité particulière et intervient indiscutablement dans l’impossibilité de trouver une issue avec le gouvernement. Le conflit des E.-C. peut être ainsi vu, de part et d’autre, comme un test, voire une épreuve de force, dont l’issue marquera les inévitables conflits à venir. Dans cette perspective, l’ensemble indissociable que constituent le « statut », la mastérisation ou encore le nouveau contrat doctoral ne doit pas être considéré comme des revendications catégorielles ou corporatistes, mais plutôt comme un catalyseur. On peut se demander en effet pourquoi les enseignants ont « fini » par réagir massivement face à un décret qui s’inscrivait pourtant logiquement dans l’esprit de la LRU, alors que leur mobilisation, lors des précédentes luttes universitaires, était restée très inégale. Mon point de vue est que les décrets d’application de la LRU heurtaient directement la manière dont nous concevons et conduisons notre activité, notre ethos en quelque sorte, ce qui nous a permis de « sentir » dans notre corps (individuel et collectif) l’esprit global des réformes et son impact destructeur. C’est ainsi que l’on peut comprendre la « radicalisation » du mouvement qui peu à peu se donne comme horizon (utopique peut-être, mais horizon quand même) l’abrogation de la LRU. Ce que Sarkozy a bien perçu finalement, puisqu’il a récemment cru nécessaire de réaffirmer qu’il ne reviendrait jamais en arrière sur l’autonomie.
De façon intéressante, nombre d’E.-C. réalisent aujourd’hui combien les différentes réformes ont altéré la nature de leur métier ; combien par exemple la semestrialisation des enseignements a eu un effet très négatif sur la transmission des savoirs, en particulier du point de vue de l’instauration d’une relation de confiance et de réciprocité entre enseignants et enseignés. Un autre exemple est l’augmentation des tâches administratives, ou encore la « chasse » aux contrats devenue incontournable pour pouvoir mener un travail de recherche dans des conditions décentes. En quelque sorte, le mouvement actuel permet le déploiement d’une réalité qui couve depuis assez longtemps.

A. C. : L’Université française n’est pas seule en lutte, le mouvement de contestation traverse toute l’Europe. Quels liens est-il possible de tracer entre ces luttes ?

K. T. : La lutte contre le processus de Bologne est européenne, au sens où il n’y a pas une année sans qu’un pays ne se soulève contre ces réformes de libéralisation de l’Enseignement supérieur et donc de l’Éducation. Cette année, nous avons le mouvement dans l’Hexagone, depuis des mois ; mais au premier semestre, c’était en Italie que la lutte était massive et forte contre le processus décrit précédemment. En Allemagne, en Grèce, en Espagne, des grèves universitaires ont lieu régulièrement, tout comme en France. Toutefois, ces mouvements ont des spécificités nationales. Par exemple, en Allemagne, les universités sont gérées par les Länder et, du coup, les mouvements étudiants sont d’abord régionaux. Au-delà de ces spécificités de lutte, les mobilisations sont intéressantes au sens où elles démontrent que, face à une Europe technocrate, économique et impérialiste, les résistances sont fortes et européennes. Et, de surcroît, certaines d’entre elles sont victorieuses, à l’image du mouvement des étudiants et du personnel en Grèce, au printemps 2006, qui a permis le retrait de la loi d’autonomie des universités. Maintenant, des liens existent et ne cessent de se renforcer entre les luttes universitaires en Europe, à l’image du contre-sommet au processus de Bologne organisé à Louvain en Belgique fin avril 2009. Toutefois, ce travail de jonction n’est pas évident, parce que les gouvernants font passer les réformes de manière décalée pour éviter la simultanéité des grèves et parce que les réseaux étudiants et enseignants ne prennent pas du tout la même forme selon les pays européens. Autant, dans l’Hexagone nous avons des organisations syndicales étudiantes et enseignantes combatives (SUD-Étudiant, FSE, CNT, CGT, SUD-Éducation), autant, dans les autres pays européens, ces réseaux et organisations n’existent pas ou très peu, à l’image de l’Italie où il n’y a aucune structuration nationale des étudiants, et donc des difficultés pour échanger. Pour ces raisons, la coordination européenne n’est pas évidente, mais c’est une raison de plus pour continuer le travail dans cette direction !

B. P. : Il y actuellement des mouvements importants en Espagne et en Italie (depuis plusieurs années dans ce dernier pays). On devrait distinguer les pays du sud de l’Europe et les pays du nord, même si tous les pays européens sont soumis aux projets et aux injonctions venus de Bruxelles. Cette dimension européenne nous préoccupe et constitue une voie d’élargissement possible du mouvement. La simultanéité de ces mouvements n’est pas le fait du hasard. Comme vient de le rappeler Kamel, ils sont l’expression des réactions suscitées par les transformations des universités européennes suite à ce qu’on appelle le processus de Bologne enclenché notamment par la déclaration de la Sorbonne de mai 1998, alors que Claude Allègre était ministre de l’Éducation nationale, de la Recherche et de la Technologie (sur ce point, voir l’ouvrage coordonné par Christophe Charle et Charles Soulié cité dans la note 2).

S. P.-D. : Pour l’avenir de l’Université, mais aussi pour celui de l’Europe, cette question est cruciale. Les différentes réformes universitaires en Europe actualisent un projet commun souvent au mépris des particularités culturelles et historiques. C’est ce dernier aspect qui explique à mon avis ce rejet, que nous sommes beaucoup à partager, d’une volonté de destruction systématique de ce qui est, y compris de ce qui « marche » bien. Sous l’auspice d’un modèle anglo-saxon mythifié et souvent mal compris (ce qui explique la résistance plus particulière dans les pays du sud), on veut construire l’Europe des universités contre les cultures et les histoires (et donc contre les gens) au lieu de favoriser un enrichissement mutuel. C’est d’autant plus dommage que le renforcement des échanges entre universitaires de la communauté européenne ou des étudiants par le dispositif Erasmus allait à mon avis dans un sens beaucoup plus favorable. Le processus de Bologne incarne ce qu’est l’Europe aujourd’hui : une puissance essentiellement régulatrice.

Force et faiblesse du mouvement

A. C. Le mouvement, né en janvier, a vu d’abord, en première file, les E.-C. qui ont voté la grève. Dès le début du deuxième semestre, les étudiants se sont mobilisés à leur tour, en reprenant leur revendication première : l’abrogation de la LRU. Aujourd’hui, les personnels Biatoss ont rejoint le mouvement.
Peut-on parler d’une convergence et d’une véritable coordination entre ces différentes composantes ? En d’autres termes, dans quelle mesure le mouvement aura-t-il été l’occasion inespérée et impensable d’un dépassement des hiérarchies qui structurent l’Université ?


K. T. : Le mouvement est en effet né de la grève des E.-C. des universités et des chercheurs du CNRS sur le retrait de leur décret, pour s’élargir à la LRU, et ce, en grande partie grâce à l’entrée en grève des étudiants qui ont remis la revendication de l’abrogation pure et simple de cette loi contre laquelle ils avaient mené plusieurs mois de luttes l’année dernière. Toutefois, je serais plus modéré quant à la jonction avec le personnel administratif qui, à l’exception de quelques universités, a très peu participé à ce mouvement, à la fois parce que leurs statuts de plus en plus précaires rendent difficile l’action collective, mais aussi parce qu’il manifeste (tout comme les étudiants d’ailleurs) une certaine méfiance à l’égard du mouvement enseignant de cette année, étant donné que les E.-C. étaient trop souvent absents des luttes universitaires contre les réformes (LMD, LRU).
La question de la convergence et des hiérarchies est pertinente. Le mouvement universitaire ne peut être expliqué et compris qu’en se posant en partie cette question des hiérarchies pour mieux saisir les enjeux et aboutissants de la grève actuelle. À mon avis, nous avons eu une certaine coordination et convergence des étudiants, enseignants et dans une moindre mesure du personnel administratif, mais cela a pris du temps et est loin d’avoir été fusionnel. Autrement dit, cette coordination nationale de la lutte ne doit pas cacher un certain nombre de problèmes sérieux, de contradictions, d’oppositions latentes ou implicites que nous avons pu vivre durant ce mouvement, qui explique pour moi en partie le degré relatif de mobilisation de ce mouvement universitaire. Sur la forme de la grève, inutile de dire que ce sont les E.-C. qui ont donné le son de cloche de la mobilisation, à travers le concept tangent de « grève active ». Une grève active, certainement pour signifier que contrairement aux précédents mouvements étudiants, les enseignants n’allaient pas déserter les universités mais y faire grève, voire continuer à enseigner ! Bref, cette modalité de grève jusqu’à l’heure d’aujourd’hui est floue, et on en a vu les effets néfastes, comme positifs, sur lesquels nous reviendrons dans les questions suivantes. Sur les mots d’ordre du mouvement, la convergence s’est effectuée au bout d’un certain nombre de semaines. La lutte des E.-C. centrée sur leur statut s’est au final élargie à l’abrogation de la LRU comme le réclament les étudiants et le personnel administratif depuis le vote de cette loi dangereuse. Toutefois, il ne faut pas se leurrer sur le fait que la revendication motrice et consensuelle de la grève des enseignants concerne avant tout leur statut, mais aussi la réforme du concours des professeurs du secondaire, la baisse drastique du nombre de postes aux concours et des crédits budgétaires, en somme tout ce qui est relatif à leurs conditions de travail et à la conception de leur métier. C’est d’ailleurs cela qui a fait la force du mouvement des enseignants, en gagnant des professeurs d’habitude peu mobilisés, voire antigrèves, mais aussi parallèlement en créant une certaine tension avec les étudiants grévistes ne voyant pour certains qu’un mouvement corporatiste dans le mouvement enseignant, et surtout ne voulant pas s’élargir aux revendications des autres composantes du mouvement universitaire. En conséquence, il est inutile de dire que le dépassement des hiérarchies est loin d’avoir été la perspective première de ce mouvement étant donné que les E.-C. à la pointe de la mobilisation ont gardé l’initiative tant dans les modalités de la grève que dans ces revendications ! On peut toujours cependant trouver des contre-exemples locaux pour contredire la tendance générale observée.

B. P. : C’est assez compliqué mais, pour faire court (et m’appuyant sur le cas de Paris 1) : on ne peut parler selon moi d’une véritable mobilisation (de masse) des étudiants et des Biatoss. À Paris 1, il y eu des AG d’étudiants bien fréquentées jusqu’à fin mars, mais on ne peut pas dire objectivement qu’il y ait eu une véritable mobilisation. Il y a eu un début de mobilisation associant Sud, l’Unef et quelques autres syndicats étudiants. Depuis deux ou trois semaines (nous sommes le 10 avril), l’Unef ne mobilise plus et aurait tendance, je pense, à se replier. Il y a eu une rupture nette, je crois, lors de la coordination nationale étudiante qui s’est tenue à Paris 1 le 29 mars, et dont l’Unef semble avoir été écartée.
Pour les Biatoss, ce n’est pas mieux (toujours à Paris 1) même si quelques Biatoss militants sont dans le mouvement depuis le début et intégrés dans la coordination de Paris. Ils ont commencé à se manifester davantage avant les vacances de Pâques de la zone C. Sur Paris, il y a eu plus de Biatoss que d’habitude dans la manifestation du mercredi 25 mars. Ils commencent seulement maintenant à s’organiser : la première coordination nationale a eu lieu à Paris 8 le samedi 4 avril. Je ne sais pas ce que ce mouvement va devenir…
Si j’en juge d’après ce qui s’est passé à Paris, le mouvement a été essentiellement un mouvement d’E.-C. (en y incluant les doctorants). C’est ce qui fait son originalité. Et c’est ce qui justifie peut-être qu’il soit perçu comme corporatiste. On a cependant essayé d’élargir la mobilisation et la liste des revendications a été allongée (surtout lors des coordinations nationales). En tout cas, mon expérience contredit l’idée que l’on retrouverait dans le mouvement les hiérarchies qui structurent souvent les rapports entre les acteurs de l’Université. La composition de la coordination de Paris 1 est très équilibrée. Tous les syndicats présents dans l’université y sont représentés. Les Biatoss y prennent leur part. Des étudiants (de l’Unef et de la FSE) y sont invités en permanence comme observateurs et participent aux discussions comme tous les autres membres.
Il faut toutefois faire attention à la grande hétérogénéité du mouvement au niveau national. Paris 1 n’est pas la France et il est difficile de faire des synthèses. Nous savons que dans des universités géographiquement voisines, l’organisation est très différente.

A. C. : Quel rôle ont joué, dans la gestion du conflit, comme dans l’organisation du mouvement, respectivement, les syndicats, les coordinations et les associations ?

K. T. : Les rôles des uns et des autres sont complexes, à l’image de ce mouvement et de la multitude de ses acteurs. De manière synthétique et partielle donc, je dirais que, comme souvent, ce mouvement est né de l’impulsion des militants syndicaux, d’équipes syndicales, plus que des organisations syndicales enseignantes. Il n’y a qu’à voir la première coordination nationale des universités, qui s’est tenue à Paris 1, avant tout grâce à la détermination et à la volonté d’enseignants syndiqués de plusieurs organisations (CGT, FSU, CFDT…), mais aussi d’enseignants et doctorants militants mais non organisés syndicalement. Après, bien entendu, les syndicats, au travers de leurs représentants, de leur droit à la négociation et de leur représentativité institutionnelle, ont été présents tout au long du mouvement. Les syndicats enseignants, comme certains syndicats étudiants d’ailleurs, n’ont pas manqué de se servir des tribunes médiatiques, de jouer le jeu ou pas de la discussion gouvernementale sur les remaniements éventuels de la loi, même si, jusqu’à présent, ils n’ont pas signé d’accords pour une fin du conflit social. Une fois de plus, la nature a horreur du vide, et l’espace que la coordination nationale des universités n’a pas voulu occuper, notamment médiatique, en refusant l’élection de porte-parole pour porter leurs revendications et perspectives, a été récupéré par les syndicats ou les associations (SLR, SLU) avec toutes les conséquences politiques que cela implique (l’expression limitée des revendications des coordinations nationales à un simple retrait de décrets, et non l’abrogation de la LRU comme votée lors des coordinations nationales des universités).
En ce qui concerne les coordinations nationales étudiantes, la situation est plus complexe que l’an dernier, car cette fois-ci l’Unef a décidé d’être pleinement partie prenante du mouvement pour ne pas se faire déborder sur sa gauche par les syndicats de lutte (SUD-étudiant, FSE, CNT) et les coordinations nationales étudiantes, et donc pour mieux en orienter les revendications et perspectives. Ils ont par conséquent investi les premières coordinations en ne respectant pas les mandats de leurs AG au profit de consignes du bureau national de l’Unef, pour limiter les revendications du mouvement et, surtout, éviter toute représentation médiatique de la coordination nationale étudiante (qui ferait de l’ombre à l’expression médiatique de ce syndicat co-gestionnaire). C’est la raison pour laquelle les tensions avec l’Unef sont observables durant le mouvement, non par sectarisme, mais par divergences politiques claires. Nombre d’étudiants gardent encore en tête la trahison de l’Unef, en refusant clairement de lutter contre la LRU lors de la grève étudiante l’an dernier.
En conclusion, on peut dire que la mobilisation de terrain et nationale demeure sous l’impulsion des assemblées générales et des coordinations nationales. Mais les organisations syndicales et associatives dites représentatives (excluant donc la CNT, SUD-éducation) assurent encore aujourd’hui le leadership médiatique et institutionnel du mouvement, ce qui n’est pas sans poser des problèmes vis-à-vis de tous les acteurs de la lutte ne partageant pas pleinement les lignes des organisations en question.

B. P. : Je partage beaucoup d’éléments de l’analyse de Kamel. Cependant : 1) à Paris 1 au moins, les non-syndiqués ont joué un rôle très important aux côtés des syndiqués, 2) l’absence de porte-parolat de la Coordination nationale a été très discutée et finalement souhaitée, au moins pendant les deux premiers mois. D’une part afin de verrouiller toute possibilité de personnalisation (le risque était grand au départ). D’autre part pour ne pas engager la CNU malgré elle dans une négociation, puisque le mot d’ordre était le retrait sans condition des textes gouvernementaux.

S. P.-D. : Une des nouveautés de ce mouvement, pour le secteur de l’enseignement supérieur en tout cas, est la « forme » coordination qui permet le maintien dans le temps d’une unité composite entre des forces hétérogènes, voire traditionnellement antagonistes. Cette institution est finalement le corollaire d’un « mouvement », mais ce qui est intéressant est son renouvellement permanent : les représentants aux CNU se renouvellent. À mon avis, cette forme de la coordination n’annule pas le rôle des syndicats, mais leur donne un autre rôle : leur expérience vient nourrir dans le meilleur des cas le pot commun. Il est indéniable cependant qu’ils se sentent souvent menacés, d’autant plus que des personnalités « non encartées » peuvent prendre des rôles saillants, et que les décisions prises lors des coordinations peuvent les obliger à s’engager dans des voies et des modalités d’action inconfortables pour eux. Dans le cas des E.-C., la tenue régulière de coordinations nationales m’apparaît comme un succès du point de vue de l’ampleur et de la force du mouvement. Dans le cas des étudiants, le résultat est mitigé et la marginalisation (ou l’auto-marginalisation) du principal syndicat étudiant a nui à la possibilité d’une généralisation du mouvement. Plus généralement, si la forme coordination a réussi à maintenir ensemble des sensibilités politiques et syndicales hétérogènes, elle n’a pas (encore ?) permis la constitution d’un mouvement rassemblant réellement toute la communauté universitaire (E.-C., étudiants et Biatoss). L’histoire récente des précédents mouvements dans le monde universitaire doit être convoquée pour comprendre ce phénomène. Les oppositions au LMD puis à la LRU (mais aussi au CPE) n’ont été que très faiblement soutenues par les E.-C. L’effroi que suscitaient chez nombre d’entre eux (en particulier à Paris 1) les formes « radicales » (blocage ou occupation des universités par exemple) l’a emporté sur leur sincère opposition aux réformes. Une collègue soulignait que, du point de vue du sens des réformes, les étudiants avaient été depuis longtemps beaucoup plus « clairvoyants », et ce sans doute parce qu’ils avaient senti mieux que nous que celles-ci mettaient en danger la possibilité de se construire un avenir conforme à leurs attentes. Quant aux Biatoss, ils ont très clairement perçu au moment de la LRU qu’ils seraient les premières victimes de l’autonomie des universités : plus de précarité, la concurrence contre la coopération, plus de pression hiérarchique. Ce n’est qu’aujourd’hui que les E.-C. « réalisent », presque a posteriori, ce que d’autres catégories de la communauté universitaire ont très tôt anticipé.
Plus largement, ces questions révèlent la permanence de la hiérarchie au sein de la communauté universitaire, curieux hybride de républicanisme et de féodalisme. C’est dans cet imaginaire, au sens de Castoriadis, que persiste cependant le principe de collégialité que nous sommes beaucoup à vouloir « sauver ». La réforme Edgar Faure issue de mai 1968 avait mis à mal cette hiérarchie qui, au fil des jours, a repris le dessus. Avec son présidentialisme, la LRU ne peut que la renforcer. La méconnaissance par la grande majorité des E.-C. de la clairvoyance des étudiants quant aux effets de la LRU et, plus généralement, des réformes, peut être rapportée à cette relation hiérarchique et à la manière dont, dans la relation pédagogique, l’étudiant n’est pas considéré comme porteur de savoir et dans sa capacité spécifique à se saisir des problèmes.

A. C. : Quelle stratégie s’est donné le mouvement pour durer dans le temps tout en essayant de fédérer le plus grand nombre ?

B. P. : En substance : la grève active et les actions « hors les murs » ont été des éléments déterminants de la durée et de la « non-violence » du mouvement. Le cas de Tolbiac est exemplaire : c’est la première fois que Tolbiac est en grève (depuis plus de 2 mois !) et qu’il ne s’y passe rien de dramatique (occupation, évacuation par la police, etc.).
La durée du mouvement est aussi, simplement, le reflet de la grande détermination des E.-C. Il n’y a pas vraiment eu de stratégie pour cela. Un grand nombre d’E.-C. sont ulcérés de la façon dont les représentants de l’État les traitent et des réformes proposées. La durée du mouvement est à la hauteur du véritable écœurement ressenti par les E.-C.
Il faut observer d’ailleurs que le gouvernement a été seul face au mouvement. Mis à part la Conférence des présidents d’université (CPU) dont on connaît la complaisance à l’égard des projets gouvernementaux (et dont on dit d’ailleurs qu’elle les inspire parfois) et, en partie, le CNU, il n’y a pas eu de contre-mouvement à l’intérieur des universités. Ni du côté des étudiants (UNI par exemple), ni du côté des enseignants. Ce qui tend à prouver que le rejet des projets est important puisqu’une part des non-grévistes est très certainement dans le refus. On peut considérer que la « majorité silencieuse » est, pour cette fois, nettement dans l’opposition au gouvernement plutôt qu’à ses côtés ou dans la neutralité.

K. T. : Sans revenir sur la grève active, les cours alternatifs et les actions médiatiques pratiquées durant ce mouvement, le mouvement s’interroge à l’heure actuelle sur les examens et essaye tant bien que mal de trouver une solution à ce problème récurrent lors des grèves universitaires lorsqu’on arrive à la fin du semestre. Autrement dit, la continuité de la lutte n’est aujourd’hui possible que si nous arrivons d’une part à garder la dynamique relative mais unitaire entre les différentes composantes de la mobilisation (étudiants, enseignants et Biatoss), mais aussi d’autre part à trouver une solution collective aux examens du second semestre. Or, actuellement, cette question divise au sein du mouvement des E.-C. grévistes partisans la plupart d’une validation du semestre par des examens simplifiés et des étudiants grévistes dans bien des cas favorables à une validation automatique du semestre, permettant ainsi de continuer la lutte sans une « épée de Damoclès » sur la tête. Cette question est d’autant plus délicate que le gouvernement, accompagné de bon nombre de présidents d’universités, espère reprendre la main en anticipant qu’après les vacances de Pâques les cours vont reprendre rapidement.

A. C. : Quelles dynamiques ont conduit à l’extension du terrain revendicatif ? Mais aussi, quelles sont les faiblesses de ce mouvement pris en tenailles entre la surdité du gouvernement et la pression (interne comme externe) à la reprise des cours et au déroulement normal des examens ?

K. T. : Sans revenir sur la complicité médiatique à l’égard du pouvoir, mais aussi à notre immaturité politique de prendre en main sérieusement le porte-parolat du mouvement universitaire par et pour les personnes en grève, je dirais que l’extension du terrain revendicatif est le fruit, initialement, de militants syndicaux combatifs (SUD, CNT, FSE, CGT, FSU), et de militants non organisés, qui ont poussé dans leurs AG comme en coordinations nationales à ce que l’abrogation de la LRU passe, mais aussi à clairement mettre le mouvement universitaire en lien avec le contexte social de crise économique et de luttes des salariés de ce pays. Ceci n’a toutefois pas suffi, tant parce que, médiatiquement, toutes nos revendications n’ont pas été reprises (et parfois déformées), mais aussi parce qu’un mouvement social d’ensemble, pourtant latent, n’a pas eu lieu en raison du freinage de certaines directions syndicales (CGT, CFDT, FO). Dans ce contexte, avec toutes ces limites et faiblesses, le mouvement de grève universitaire a fait le maximum pour tenir et essayer d’élargir le mouvement au contexte social. Mais, une grève universitaire contre la casse de l’Éducation ne peut pas gagner seule face à un gouvernement autiste et réactionnaire, pas plus que le mouvement des universités ne peut à lui tout seul porter les revendications de tous les salariés, précaires, chômeurs, sans un mouvement social d’ensemble et reconductible. Pas plus d’ailleurs que la revendication du retrait du décret sur le nouveau statut des E.-C. ne peut être satisfaite sans un retrait de la LRU, pour la simple et bonne raison que ce décret n’est qu’une mise en application de cette loi d’autonomie passée l’été 2007 en catimini.
Je tiens à dire pour finir que, quelle que soit l’issu du mouvement actuel, quelles que soit les réserves sur le déroulement de ce mouvement, il faut reconnaître qu’il a eu le mérite d’exister, de résister aux réformes universitaires et à ce gouvernement. Rien que cela, c’est un acquis. Un acquis au sens que, sur le moyen terme, on peut remarquer que de nombreuses luttes universitaires ont eu lieu ces dernières années dans l’Hexagone. Le plus souvent, nous avons obtenu une annulation des réformes en cours, et, encore plus souvent, des ajournements. À l’image de la loi d’autonomie des universités en France, que Luc Ferry avait tenté de mettre en œuvre au printemps 2003 et qui a été enterrée grâce à une lutte étudiante en pleine fin d’année universitaire. Autrement dit, à défaut d’avoir toujours gagné contre des réformes, voire imposé une Université plus démocratique, critique et populaire, les mouvements universitaires ont permis de résister et de freiner au maximum l’application de ces lois impopulaires. Pour mieux s’en convaincre, il n’y a qu’à voir l’état des universités anglaises suite à l’application de la privatisation, faute de mobilisation collective. Les réformes y sont déjà en place depuis plus d’une dizaine d’années, avec des frais d’inscription atteignant parfois plusieurs milliers d’euros. Nous sommes, en France, encore loin de cette situation grâce à notre capacité de résistance sociale.
Bien entendu, la question des examens, comme je l’ai évoqué précédemment, va être un facteur de pourrissement considérable de la lutte si nous sommes incapables de trouver collectivement une solution à ce problème.

B. P. : Ce mouvement a des faiblesses et surtout une faiblesse essentielle : nous avons échoué à faire comprendre et à faire partager, ne serait-ce qu’au sein de la communauté universitaire, le sens et les enjeux de notre protestation. Le plus souvent, il a été compris comme un mouvement corporatiste. On peut analyser cet échec de différentes façons.
En ce qui concerne l’opinion publique, il est clair que mis à part quelques journaux de la presse écrite (L’Humanité et Libération pour se limiter aux quotidiens nationaux) qui ont fait preuve d’équilibre, nos analyses et nos positions n’ont pas été relayées. Les journalistes ont souvent présenté les événements de façon biaisée, faisant preuve d’une grande complaisance vis-à-vis du pouvoir. Nous avons été incapables de nous faire comprendre par l’opinion publique sur la mastérisation, alors que l’enjeu est considérable puisque c’est de la formation des futurs enseignants du primaire et du secondaire qu’il s’agit. Ce n’est pas rien, et ce n’est pas corporatiste…
Parmi d’autres, on peut citer deux causes possibles de cet échec : 1) la montée de l’individualisation et, 2) ce qui est voisin, mais différent, une certaine lassitude ou scepticisme vis-à-vis de la protestation. Ces dernières années les mouvements se sont accumulés et il y a peut-être une sorte de fatigue.
Les actions hors les murs nous ont valu de la sympathie. Mais cela reste au niveau interactif de base et assez local. Les manifestations ont ponctué le mouvement, mais celui-ci s’est engagé doucement dans des rituels : les manifestations hebdomadaires, les coordinations nationales hebdomadaires, des actions hors les murs (blocages des ponts de Paris)… Nous avons au départ manqué d’analyses politiques, et nous avons eu une révolte peut-être trop épidermique. Ce fut une sorte d’explosion d’indignation et de colère. Nous nous sommes sentis agressés et humiliés pour reprendre l’expression d’un de nos collègues. Nous avons peut-être été conduits à penser que les E.-C. étaient tous spontanément mobilisés et concernés, et que ce combat était manifestement trop justifié et massif (chez les E.-C.) pour échouer.
L’avenir proche est encore ouvert, mais il faut observer que les différents projets gouvernementaux sont dans des temporalités différentes, et que la bataille n’est pas perdue tant que les mesures décidées ne sont pas vraiment appliquées.

S.P.-D. : Le mouvement se ressent des fractures et divisions passées qui sont plus réactivées qu’aplanies par le conflit. Mais tous ces éléments peuvent être considérés fort différemment s’il s’avère que le mouvement se poursuit, voire s’amplifie, renforcé en particulier par un mouvement social beaucoup plus vaste (ce qui est probable) au sein duquel il pourrait apparaître comme annonciateur et précurseur (ce qui pourrait permettre au passage aux « professionnels » de la pensée de récupérer le rôle qui a longtemps été le leur).
Si, au contraire (et c’est possible), nous arrivons en queue de mouvement, on pourra considérer que ces clivages et fractures existant au sein de la communauté universitaire auront contribué à son relatif échec.

Au-delà des réformes, quelle Université ?

A. C. : Avec les réformes, l’Université qui se configure est ce que l’on pourrait appeler une « Université-entreprise » soumise à la logique du marché, machine au cœur du nouveau capitalisme que certains qualifient de cognitif. Mais ne faudrait-il pas plutôt renverser les termes et percevoir que l’Université, colonne vertébrale des politiques du savoir, était elle-même déjà un dispositif majeur du capitalisme et de sa dynamique évolutive ?
L’Université, telle qu’elle se faisait, ne nous faisait pas rêver. Je pense notamment à la perversion d’un système de validation permanente qui place l’évaluation avant la transmission des savoirs, à une évaluation dont les critères mêmes laissent songeurs, à la séparation entre construction et transmission des savoirs, que la réforme du statut des E.-C. ne fait qu’approfondir, comme si elle allait de soi.
En amont, je pense à un système de construction des savoirs qui s’est forgé sur la division complètement arbitraire des disciplines. Mais le caractère arbitraire n’a rien de neutre : on pourrait parler, avec Foucault, d’un dispositif majeur d’un régime de vérité. Autrement dit, un système des disciplines traduisant une politique des savoirs qui s’arroge le droit de trier, sélectionner les prétendues vérités, de détruire les savoirs mineurs, les savoirs disqualifiés.
Au-delà des réformes : Quelle Université ?


K. T. : Dans un contexte de luttes contre la privatisation des universités, le réflexe est de se défendre. C’est en ce sens qu’il faut comprendre les mobilisations actuelles universitaires. Pour autant, les débats, la réflexion sur les propositions d’une autre Université, d’une autre École, ne manquent pas dans les assemblées générales et les commissions de travail des universités en luttes, même si elles ne sont pas si reprises que cela par les acteurs du mouvement, non moins que par les médias et encore moins par ceux et celles qui nous gouvernent.
En terme de réformes possibles, que dis-je, de contre-réformes, je dirais que plusieurs axes de propositions sont possibles et discutables.
En premier lieu, la question de la démocratisation réelle du savoir, de l’accès au savoir universitaire est à mes yeux primordiale. Nous ne pouvons pas prétendre vouloir une Université alternative en fermant les yeux sur les enfants des classes populaires qui, en majorité, n’accèdent pas à l’Université, et plus précisément à un enseignement supérieur de qualité. Revenons sur la belle hypocrisie de l’Éducation nationale française, qui a ouvert les portes de l’Université aux enfants de classes populaires et moyennes, pour mieux refermer celles des classes préparatoires aussi créées pour perpétuer la reproduction sociale, le tout en gardant une certaine paix sociale à travers l’accès à l’Université et l’obtention de bien maigres bourses sur critères sociaux.
En second lieu, soyons offensifs quant à la question des réformes universitaires à combattre, tout en n’oubliant pas de faire des contre-propositions. Contrairement à certains, soyons clairs sur le fait qu’il ne peut y avoir d’Université alternative et critique sans la mise en échec des réformes de privatisation actuelles. Une fois ces lois abrogées, nous serons en mesure de faire des contre-propositions dessinant un modèle alternatif d’enseignement universitaire possible. Pour cette Université alternative, il me semble qu’il sera primordial de remettre en cause plusieurs éléments : la façon dont est dispensé et évalué le savoir (la relation de l’enseignant à l’étudiant, la pertinence des cours magistraux maintenus pour des économies budgétaires avant tout, la notation et l’évaluation subordonnant toute l’activité à cette finalité évaluative et donc utilitariste…), mais aussi la finalité de ce savoir (qui, à mes yeux, doit servir d’émancipation sociale, de culture générale, mais aussi d’insertion dans le monde professionnel, sous certaines réserves). La question de l’insertion professionnelle doit être sérieusement abordée, y compris dans le cadre d’une Université alternative, en attendant de transformer réellement toute la société. L’insertion professionnelle est une question avant tout mise en avant par nos gouvernants, en instrumentalisant habilement les angoisses d’un grand nombre de jeunes et d’étudiants des classes populaires et moyennes sur leur insertion professionnelle dans un contexte de chômage de masse, afin de faire passer leurs réformes libérales comme une solution. Si nous sommes capables de prendre cette question en main en exigeant un réel service public d’insertion professionnelle, un droit au travail et un revenu garanti pour tous (et non seulement à une minorité de diplômés bénéficiant des réseaux sociaux et personnels pour trouver un stage ou un emploi), nous serons en mesure de gagner idéologiquement et politiquement sur cette question épineuse, et de manière plus générale.
Bien entendu, il y a beaucoup d’autres éléments de réformes possibles quant au contenu et à la place du savoir. Je pense notamment au contenu enseigné dans les disciplines, et à leur absence de mise en relation avec d’autres disciplines. Autrement dit, la pluridisciplinarité doit être un élément de proposition également, tout comme la remise en cause de l’imposition du dogme libéral dans l’enseignement universitaire économique.
En dernier lieu, cette Université alternative doit être ouverte à la société et aux questions qui la traversent. Pas seulement dans la réflexion purement scientifique, mais aussi dans la lutte sociale par la présence d’acteurs des mouvements en cours, par l’usage des locaux universitaires comme un lieu de réflexion et d’action. C’est ce que nos gouvernants craignent le plus lors de mouvements universitaires, et c’est en ce sens que les fermetures administratives, l’envoi de forces de l’ordre, l’interdiction d’y tenir des activités extra-universitaires doivent être comprises. N’hésitons donc pas à remettre en cause cela, et faire en sorte que l’Université soit réellement ouverte sur la société !

B. P. : Au départ, il s’agit, en plus de la mastérisation, d’une révolte contre la mise en place d’un système fondé sur l’évaluation permanente comme mode de définition des positions des uns et des autres, comme principe d’attribution des services d’enseignement et comme mode de fonctionnement des carrières.
Il n’y a pas eu de travail politique et intellectuel dans ce mouvement. Était-ce possible ? Ou bien quels ont été les facteurs qui expliquent cette « défaillance » ? Je pense que nous avons voulu élargir au maximum et fédérer des mécontentements qui seraient apparus comme trop hétérogènes si nous avions voulu amorcer des analyses de fond et ouvrir sur des remises en cause plus profondes. Ainsi, les professeurs de droit ont été très mobilisés dans la critique du projet de nouveau statut. Ce qui a été considéré comme un signal positif et perçu comme la démonstration d’un large rejet des textes gouvernementaux, notamment sur le statut et sur la mastérisation. Mais il est clair que la mobilisation, très ouverte, a fait un peu le grand écart et ne pouvait pas prétendre se fédérer autour de projets de changement.
À Paris 1, la coordination a organisé une journée de réflexion avec des ateliers et un débat de synthèse. Mais nous avons été victimes en quelque sorte de la fermeture de la Sorbonne, si bien que cette réflexion n’a pas eu l’écho et l’ampleur que nous souhaitions.
Il faut observer également que ce type de mouvement est une occasion extraordinaire pour, au sein d’une université, engager un dialogue et des actions ayant une certaine transversalité (inter-UFR) et donc interdisciplinaires. Plus particulièrement, certaines conférences « alternatives » organisées dans le cadre de la grève active ont été l’occasion de rencontres multidisciplinaires. Ainsi, par exemple, nous avons organisé un après-midi sur la notion de crise (rassemblant un économiste, un philosophe et deux historiennes de l’art). Il restera certainement de ce mouvement des solidarités nouvelles, des liens et des mises en relation sur lesquels pourront se fonder des actions futures.

Ma question est donc la suivante : dans quelle mesure le mouvement a-t-il saisi ce moment de contestation et de lutte pour une remise en cause plus radicale de l’Université telle qu’elle se faisait, pour expérimenter une Université pour tous dont nous rêvons ?

K. T. : Ce mouvement universitaire, comme les précédents, est en effet un moment relatif mais réel de contestation de l’Université, pour la simple et bonne raison que les acteurs ont cessé plus ou moins d’occuper la place qui leur était assignée habituellement et statutairement. Les AG en sont un bon exemple avec l’égalité devant la prise de parole, la possibilité pour tout le monde de s’exprimer et de proposer des revendications, des perspectives, même s’il convient d’être lucide sur la relativité de cette égalité des possibles pour tout le monde, et ce d’autant plus que les hiérarchies demeurent pesantes bien qu’implicites. En termes d’expérimentation, nous pouvons évoquer les expériences des cours alternatifs, des ateliers de réflexion sur le fonctionnement de l’Université et de la société, des convergences effectuées avec des précaires, des intermittents, des sans-papiers en lutte, et j’en passe. Toutefois, ces expériences sont à nuancer, à l’image des cours dits « alternatifs ». Ces derniers ont souvent été animés par les enseignants eux-mêmes, avec des thèmes relativement proches de l’enseignement habituellement dispensé et une circulation de la parole pas aussi libre et horizontale que cela. C’est un exemple parmi tant d’autres de situations hiérarchiques maintenues durant le mouvement. On pourrait parler du rapport des doctorants à leurs directeurs de thèse, du rapport des étudiants à leurs enseignants grévistes faisant cours, d’autres enseignants non grévistes poursuivant leur évaluation en dépit du mouvement, mais aussi des rapports de domination maintenus durant les coordinations nationales des universités (au travers de la sous-représentation des étudiants et des Biatoss dans les délégations, et donc dans les prises de décisions). Ce tableau un peu négatif de la situation ne doit pas nous faire oublier certaines expériences alternatives réussies, mais cela nous doit nous servir de base de réflexion pour ne pas reproduire les mêmes schémas lors de prochaines luttes. En somme, ce bilan est la démonstration par la preuve que si les hiérarchies existantes au sein des universités ne sont pas remises en cause tout au long de l’année, ce n’est pas au cours d’un mouvement social, aussi fort et long soit-il, qu’on les remettra en cause profondément. Je termine donc par cette dernière proposition. Une Université ne sera réellement alternative que si son fonctionnement institutionnel et hiérarchique est fondamentalement remis en question. J’entends par là qu’il nous faut interroger la place des conseils centraux, des UFR, des départements représentatifs, mais aussi celle des différents acteurs (étudiants, E.-C., personnel administratif, intervenants extérieurs).

B. P. : Il n’y a eu aucune remise en cause fondamentale de l’enseignement supérieur français. Chacun est venu avec ses visions et la convergence s’est faite sur la réponse à apporter à des dispositions pratiques, immédiates, par lesquelles les E.-C se sont sentis agressés.
Mais rien ne dit que dans un avenir plus ou moins proche, des choses ne vont pas mûrir.
On peut dire cependant que la grève active a été une forme d’expérimentation d’un travail universitaire différent. Elle a beaucoup mobilisé certains enseignants et ce qui a été produit est vraiment très impressionnant. Cela restera. Mais il faut reconnaître que l’assistance étudiante était souvent réduite, ce qui prouverait, hélas, que des conférences non accompagnées par un contrôle des connaissances ne mobilisent pas beaucoup…

S. P.-D. : Je suis d’accord avec Kamel ; la priorité va à la défense de tout ce qui, dans l’Université en train de se défaire, va encore dans le sens de la démocratie, de l’égalité et de la collégialité. Ce n’est pas le moindre des paradoxes que de nous voir érigés en défenseurs « obstinés » (comme la ronde humaine qui tourne inlassablement en Place de Grève) d’une institution dont nous vivons quotidiennement les insuffisances. Une crise sociale constitue toujours le laboratoire d’autres manières d’être ensemble et la nôtre pourrait bien, de ce point de vue, contribuer à faire renaître l’Université à de nouveaux désirs. Il est bien trop tôt pour tirer le bilan de ces expériences de transmission des savoirs à laquelle nous avons voulu donner le jour, mais je propose d’esquisser ici quelques propositions d’analyse.
D’abord, du point de vue de la « médiatisation », les différentes formes de grève active ont puissamment contribué à percer le mur de silence qui semblait vouloir nous enfermer dans des revendications rétrogrades et corporatistes. Elles ont contribué à populariser un mouvement dont les enjeux restent malheureusement obscurs pour beaucoup. En d’autres termes, nous avons sans doute mieux su nous faire voir que nous faire comprendre. De l’intérieur de l’Université en revanche, le bilan est plus contrasté, car les « non-cours », hors programme, hors évaluation et hors les murs ne mobilisent pour l’essentiel que des étudiants qui, pour la majorité d’entre eux (mais pas pour la totalité), sont déjà acquis au mouvement. Ce qui fait voir en creux que l’idéologie « évaluatrice » a déjà largement creusé son sillon dans l’Université française.
Dans le département des sciences sociales où j’enseigne, à Paris 1, nous avons mis en place des ateliers autour de la question de la transmission des savoirs. L’un à partir d’un livre de Jacques Rancière (Le Maître ignorant), un autre autour de la relation de don (au sens de Marcel Mauss) entre enseignants et enseignés, et un troisième sur la Sorbonne comme « lieu de mémoire ». Animés simultanément par plusieurs enseignants, ces ateliers rompent avec la forme traditionnelle des cours ou des travaux dirigés, mais leur succès tient plus à la qualité des échanges ou à l’intérêt des enquêtes de terrain initiées qu’à leur audience. Pour conclure, à demi en forme de boutade, je voudrais dire qu’il y a effectivement du pain sur la planche pour donner plus d’autonomie aux enseignants, aux étudiants et à l’ensemble de la communauté universitaire, mais que les voies de cette autonomie-là ne sont certainement pas celles qui nous sont aujourd’hui imposées.


Antonella Corsani
Antonella Corsani est maître de conférences en économie à l'université Paris 1-Panthéon-Sorbonne et fait partie de l'équipe de recherche MATISSE du Centre d'économie de la Sorbonne. Elle travaille sur le capitalisme cognitif, le revenu garanti et « travail et précarité  ». Elle a récemment publié, avec Maurizio Lazzarato, Intermittents et précaires.

Bernard Paulré
Bernard Paulré est professeur de sciences économiques à l'université Paris 1-Panthéon-Sorbonne. Animateur du groupe ISYS, il travaille sur l'économie industrielle et les mutations contemporaines du capitalisme. Il a récemment publié Les Nouveaux Horizons du capitalisme.

Kamel Tafer
Doctorant au Laboratoire Georges Friedman de l'université Paris 1-Panthéon- Sorbonne, Kamel Tafer prépare une thèse de sociologie sur le renouveau du militantisme syndical en France.

Sophie Poirot-Delpech
Sophie Poirot-Delpech est maître de conférences en sociologie à l'université Paris 1-Panthéon-Sorbonne. Chercheuse au Centre d'étude des techniques, des connaissances et des pratiques (CETCOPRA), elle va publier prochainement Mémoire et histoires de l'automatisation du contrôle aérien. Sociobiographie du CAUTRA.
Pour citer cet article : Antonella Corsani, Sophie Poirot-Delpech, Kamel Tafer et Bernard Paulré, « Le conflit des universités (janvier 2009 - ?) », in La Revue Internationale des Livres et des Idées, 18/05/2009, url: http://www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=345
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à propos de
Michel Foucault, Le Courage de la vérité, t. II, Le gouvernement de soi et des autres


Version intégrale de : Le Hegel husserliannisé d’Axel Honneth. Réactualiser la philosophie hégélienne du droit

à propos de
Axel Honneth, Les pathologies de la liberté. Une réactualisation de la philosophie du droit de Hegel




Articles en accès libre

Yves Citton - Foules, nombres, multitudes : qu'est-ce qu'agir ensemble ?

à propos de
Collectif, Local Contemporain n°5
Thomas Berns, Gouverner sans gouverner. Une archéologie politique de la statistique
Pascal Nicolas-Le Strat, Expérimentations politiques
Pascal Nicolas-Le Strat, Moments de l'expérimentation


Philippe Minard - « À bas les mécaniques ! »: du luddisme et de ses interprétations

à propos de
François Jarrige, Au temps des "tueuses à bras". Les bris de machines à l'aube de l'ère industrielle (1780-1860)


Jérôme Vidal - La dernière « intox »
de l’industrie atomique :
le nucléaire, une énergie propre et sûre

à propos de
À propos de Frédéric Marillier, EPR. L’impasse nucléaire,


Charlotte Nordmann - Insoutenable nucléaire

à propos de
À propos de Laure Noualhat, Déchets, le cauchemar du nucléaire,


A l'attention de nos lecteurs et abonnés

La Revue internationale des Livres et des Idées reparaît en septembre !

"Penser à gauche. Figures de la pensée critique" en librairie

Jean-Numa Ducange - Editer Marx et Engels en France : mission impossible ?

à propos de
Miguel Abensour et Louis Janover, Maximilien Rubel, pour redécouvrir Marx
Karl Marx, Le Capital


J. R. McNeill - La fin du monde est-elle vraiment pour demain ?

à propos de
Jared Diamon, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie


Antonio Negri - Produire le commun. Entretien avec Filippo Del Lucchese et Jason E. Smith

Alfredo Gomez-Muller - Les luttes des "indigènes en Bolivie : un renouveau du socialisme ?

Arne Næss et la deep ecology: aux sources de l'inquiétude écologiste

Comment vivons-nous ? Décroissance, "allures de vie" et expérimentation politique. Entretien avec Charlotte Nordmann et Jérôme Vidal

Giovanna Zapperi - Neutraliser le genre ?

à propos de
Camille Morineau, L'adresse du politique


Politiques du spectateur

Partha Chatterjee - L’Inde postcoloniale ou la difficile invention d’une autre modernité

Le climat de l’histoire: quatre thèses

Alice Le Roy - Écoquartier, topos d’une écopolitique ?

Jérôme Vidal et Charlotte Nordmann - J’ai vu « l’Esprit du monde », non pas sur un cheval, mais sur un nuage radioactif : il avait le visage d’Anne Lauvergeon1 (à la veille du sommet de l’ONU sur les changements climatiques)

Charlotte Nordmann et Bernard Laponche - Entre silence et mensonge. Le nucléaire, de la raison d’état au recyclage « écologique »

Jérôme Ceccaldi - Quelle école voulons-nous?

Yves Citton - Beautés et vertus du faitichisme

Marie Cuillerai - Le tiers-espace, une pensée de l’émancipation

Tiphaine Samoyault - Traduire pour ne pas comparer

Sylvie Thénault - Les pieds-rouges, « gogos » de l’indépendance de l’Algérie ?

Michael Löwy - Theodor W. Adorno, ou le pessimisme de la raison

Daniel Bensaïd - Une thèse à scandale : La réaction philosémite à l’épreuve d’un juif d’étude

Bourdieu, reviens : ils sont devenus fous ! La gauche et les luttes minoritaires

Samuel Lequette - Prigent par lui-même – Rétrospections, anticipations, contacts

Laurent Folliot - Browning, poète nécromant

David Macey - Le « moment » Bergson-Bachelard

Hard Times. Histoires orales de la Grande Dépression (extrait 2: Evelyn Finn)

La traversée des décombres

à propos de
Bruno Tackels, Walter Benjamin. Une vie dans les textes


Delphine Moreau - De qui se soucie-t-on ? Le care comme perspective politique

Hard Times. Histoires orales de la Grande Dépression (extrait 1: Clifford Burke)

Thomas Coutrot - La société civile à l’assaut du capital ?

Anselm Jappe - Avec Marx, contre le travail

à propos de
Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale
Isaac I. Roubine, Essais sur la théorie de la valeur de Marx


L'histoire du Quilt

Jacques Rancière - Critique de la critique du « spectacle »

Yves Citton - Michael Lucey, ou l'art de lire entre les lignes

à propos de
Michael Lucey, Les Ratés de la famille.


Wendy Brown - Souveraineté poreuse, démocratie murée

Marc Saint-Upéry - Y a-t-il une vie après le postmarxisme ?

à propos de
Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste


Razmig Keucheyan - Les mutations de la pensée critique

à propos de
Göran Therborn, From Marxism to Postmarxism?


Yves Citton et Frédéric Lordon - La crise, Keynes et les « esprits animaux »

à propos de
George A. Akerlof et Robert J. Shiller , Animal Spirits


Yves Citton - La crise, Keynes et les « esprits animaux »

à propos de
A. Akerlof et Robert J. Shiller, Animal Spirits
John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie


Version intégrale de : Le Hegel husserliannisé d’Axel Honneth. Réactualiser la philosophie hégélienne du droit

à propos de
Axel Honneth, Les pathologies de la liberté. Une réactualisation de la philosophie du droit de Hegel


Caroline Douki - No Man’s Langue. Vie et mort de la lingua franca méditerranéenne

à propos de
Jocelyne Dakhlia, Lingua franca. Histoire d’une langue métisse en Méditerrannée


Pierre Rousset - Au temps de la première altermondialisation. Anarchistes et militants anticoloniaux à la fin du xixe siècle

à propos de
Benedict Anderson, Les Bannières de la révolte


Yves Citton - Démontage de l’Université, guerre des évaluations et luttes de classes

à propos de
Christopher Newfield, Unmaking the Public University
Guillaume Sibertin-Blanc et Stéphane Legrand, Esquisse d’une contribution à la critique de l’économie des savoirs
Oskar Negt, L’Espace public oppositionnel


Christopher Newfield - L’Université et la revanche des «élites» aux États-Unis

Antonella Corsani, Sophie Poirot-Delpech, Kamel Tafer et Bernard Paulré - Le conflit des universités (janvier 2009 - ?)

Judith Revel - « N’oubliez pas d’inventer votre vie »

à propos de
Michel Foucault, Le Courage de la vérité, t. II, Le gouvernement de soi et des autres


Naomi Klein - Ca suffit : il est temps de boycotter Israël

Henry Siegman - Les mensonges d'Israël

Enzo Traverso - Le siècle de Hobsbawm

à propos de
Eric J. Hobsbawm, L’Âge des extrêmes. Histoire du court XXe siècle (1914-1991)


Yves Citton - La pharmacie d'Isabelle Stengers : politiques de l'expérimentation collective

à propos de
Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient


Isabelle Stengers - Fabriquer de l'espoir au bord du gouffre

à propos de
Donna Haraway,


Serge Audier - Walter Lippmann et les origines du néolibéralisme

à propos de
Walter Lippmann, Le Public fantôme
Pierre Dardot et Christian Laval, La Nouvelle Raison du monde. Essai sur la société néolibérale


Nancy Fraser - La justice mondiale et le renouveau de la tradition de la théorie critique

Mathieu Dosse - L’acte de traduction

à propos de
Antoine Berman, L’Âge de la traduction. « La tâche du traducteur » de Walter Benjamin, un commentaire


Daniel Bensaïd - Sur le Nouveau Parti Anticapitaliste

à propos de
Jérôme Vidal, « Le Nouveau Parti Anticapitaliste, un Nouveau Parti Socialiste ? Questions à Daniel Bensaïd à la veille de la fondation du NPA », RiLi n°9


Iconographie (légende)

La RiLi a toutes ses dents !

Yves Citton - La passion des catastrophes

Marielle Macé - La critique est un sport de combat

David Harvey - Le droit à la ville

Grégory Salle - Dérives buissonières au pays du dedans

Bibliographies commentées: "L'étude des camps" et "Frontière, citoyenneté et migrations"

Jérôme Vidal PS - Le Nouveau Parti Anticapitaliste, un Nouveau Parti Socialiste ? Questions à Daniel Bensaïd à la veille de la fondation du NPA

Marc Saint-Upéry - Amérique latine : deux ou trois mondes à découvrir

à propos de
Georges Couffignal (dir.), Amérique latine. Mondialisation : le politique, l’économique, le religieux
Franck Gaudichaud (dir.), Le Volcan latino-américain. Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme en Amérique latine
Hervé Do Alto et Pablo Stefanoni, Nous serons des millions. Evo Morales et la gauche au pouvoir en Bolivie
Guy Bajoit, François Houtart et Bernard Duterme, Amérique latine : à gauche toute ?


Bibliographie indicative sur l'Amérique latine: Néoprantestatisme, Migrations, Revues, et Biographies présidentielles

Peter Hallward - Tout est possible

L’anthropologie sauvage

Le Comité un_visible

Thomas Boivin - Le Bédef ou l’art de se faire passer pour un petit.

Frédéric Lordon - Finance : La société prise en otage

Mahmood Mamdani - Darfour, Cour pénale internationale: Le nouvel ordre humanitaire

André Tosel - Penser le contemporain (2) Le système historico-politique de Marcel Gauchet.Du schématisme à l’incertitude

à propos de
Marcel Gauchet, L’Avènement de la démocratie, tomes I et II


« Nous sommes la gauche »

André Tosel - Article en version intégrale. Le système historico-politique de Marcel Gauchet : du schématisme a l’incertitude.

à propos de
Marcel Gauchet,


Paul-André Claudel - Les chiffonniers du passé. Pour une approche archéologique des phénomènes littéraires

à propos de
Laurent Olivier, Le Sombre Abîme du temps. Mémoire et archéologie


Nous ne sommes pas des modèles d’intégration

Claire Saint-Germain - Le double discours de la réforme de l’école

Yann Moulier Boutang - Le prisme de la crise des subprimes :la seconde mort de Milton Friedman

Giuseppe Cocco - Le laboratoire sud-américain

à propos de
Marc Saint-Upéry, Le Rêve de Bolivar. Le défi des gauches sud-américaines


Emir Sader - Construire une nouvelle hégémonie

Maurizio Lazzarato - Mai 68, la « critique artiste » et la révolution néolibérale

à propos de
Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme


Carl Henrik Fredriksson - La re-transnationalisation de la critique littéraire

Harry Harootunian - Surplus d’histoires, excès de mémoires

à propos de
Enzo Traverso, Le Passé, modes d’emploi. Histoire, mémoire, politique


Stephen Bouquin - La contestation de l’ordre usinier ou les voies de la politique ouvrière

à propos de
Xavier Vigna, L’Insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d’histoire politique des usines


Jérôme Vidal - La compagnie des Wright

Nicolas Hatzfeld, Xavier Vigna, Kristin Ross, Antoine Artous, Patrick Silberstein et Didier Epsztajn - Mai 68 : le débat continue

à propos de
Xavier Vigna, « Clio contre Carvalho. L’historiographie de 68 », publié dans la RILI n° 5


Nicolas Hatzfeld - L’insubordination ouvrière, un incontournable des années 68

à propos de
Xavier Vigna, L’Insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d’histoire politique des usines


Thierry Labica - L’Inde, ou l’utopie réactionnaire

à propos de
Roland Lardinois, L’Invention de l’Inde. Entre ésotérisme et science


Christophe Montaucieux - Les filles voilées peuvent-elles parler ?

à propos de
Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Pierre Tevanian, Les Filles voilées parlent


Yves Citton et Philip Watts - gillesdeleuzerolandbarthes.

à propos de
Les cours de Gilles Deleuze en ligne
François Dosse, Gillesdeleuzefélixguattari. Biographie croisée
Roland Barthes, Le Discours amoureux. Séminaire de l’École pratique des hautes études


Journal d’Orville Wright, 1902 / 1903

Yves Citton - Il faut défendre la société littéraire

à propos de
Jacques Bouveresse, La Connaissance de l’écrivain. Sur la littérature, la vérité et la vie
Tzvetan Todorov, La Littérature en péril
Pierre Piret (éd.), La Littérature à l’ère de la reproductibilité technique. Réponses littéraires aux nouveaux dispositifs représentatifs créés par les médias modernes
Emmanuel Le Roy Ladurie, Jacques Berchtold & Jean-Paul Sermain, L’Événement climatique et ses représentations (xviie – xixe siècles)


Marc Escola - Voir de loin. Extension du domaine de l'histoire littéraire

à propos de
Franco Moretti, Graphes, cartes et arbres. Modèles abstraits pour une autre histoire de la littérature


Xavier Vigna - Clio contre Carvalho. L'historiographie de 68

à propos de
Antoine Artous, Didier Epstajn et Patrick Silberstein (coord.), La France des années 68
Serge Audier, La Pensée anti-68
Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel (dir.), 68, une histoire collective
Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti et Bernard Pudal, Mai-juin 68


Peter Hallward - L'hypothèse communiste d'Alain Badiou

à propos de
Alain Badiou, De Quoi Sarkozy est-il le nom ? Circonstances, 4


François Cusset - Le champ postcolonial et l'épouvantail postmoderne

à propos de
Jean-Loup Amselle, L’Occident décroché. Enquête sur les postcolonialismes


Warren Montag - Sémites, ou la fiction de l’Autre

à propos de
Gil Anidjar, Semites : Race, Religion, Literature


Alain de Libera - Landerneau terre d'Islam

Frédéric Neyrat - Géo-critique du capitalisme

à propos de
David Harvey, Géographie de la domination


Les « temps nouveaux », le populisme autoritaire et l’avenir de la gauche. Détour par la Grande-Bretagne

à propos de
Stuart Hall, Le Populisme autoritaire. Puissance de la droite et impuissance de la gauche au temps du thatchérisme et du blairisme


Artistes invités dans ce numéro

Elsa Dorlin - Donna Haraway: manifeste postmoderne pour un féminisme matérialiste

à propos de
Donna Haraway, Manifeste cyborg et autres essais


François Héran - Les raisons du sex-ratio

à propos de
Éric Brian et Marie Jaisson, Le Sexisme de la première heure :


Michael Hardt - La violence du capital

à propos de
Naomi Klein, The Shock Doctrine


Giorgio Agamben et Andrea Cortellessa - Le gouvernement de l'insécurité

Cécile Vidal - La nouvelle histoire atlantique: nouvelles perspectives sur les relations entre l’Europe, l’Afrique et les Amériques du xve au xixe siècle

à propos de
John H. Elliott, Empires of the Atlantic World
John H. Elliott, Imperios del mundo atlántico


Antonio Mendes - A bord des Négriers

à propos de
Marcus Rediker, The Slave Ship. A Human History


Nicolas Hatzfeld - 30 ans d'usine

à propos de
Marcel Durand, Grain de sable sous capot. Résistance et contre-culture ouvrière


Charlotte Nordmann - La philosophie à l'épreuve de la sociologie

à propos de
Louis Pinto, La vocation et le métier de philosophe


Enzo Traverso - Allemagne nazie et Espagne inquisitoriale. Le comparatisme historique de Christiane Stallaert

à propos de
Christiane Stallaert, Ni Una Gota De Sangre Impura


Stéphane Chaudier - Proust et l'antisémitisme

à propos de
Alessandro Piperno, Proust antijuif


Artistes invités dans ce numéro

Enzo Traverso - Interpréter le fascisme

à propos de
George L. Mosse, Zeev Sternhell, Emilio Gentile,


Guillermina Seri - Terreur, réconciliation et rédemption : politiques de la mémoire en Argentine

Daniel Bensaïd - Et si on arrêtait tout ? "L'illusion sociale" de John Holloway et de Richard Day

à propos de
John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir
Richard Day, Gramsci is dead


Chantal Mouffe - Antagonisme et hégémonie. La démocratie radicale contre le consensus néolibéral

Slavoj Zizek - La colère, le ressentiment et l’acte

à propos de
Peter Sloterdijk, Colère et Temps


Isabelle Garo - Entre démocratie sauvage et barbarie marchande

Catherine Deschamps - Réflexions sur la condition prostituée

à propos de
Lilian Mathieu, La Condition prostituée


Yves Citton - Pourquoi punir ? Utilitarisme, déterminisme et pénalité (Bentham ou Spinoza)

à propos de
Xavier Bébin, Pourquoi punir ?


Jérôme Vidal - Les formes obscures de la politique, retour sur les émeutes de novembre 2005

à propos de
Gérard Mauger, L’Émeute de novembre 2005 : une révolte protopolitique


Artistes invités dans ce numéro

Judith Butler - « Je suis l’une des leurs, voilà tout » : Hannah Arendt, les Juifs et les sans-état

à propos de
Hannah Arendt, The Jewish Writings


Christian Laval - Penser le néolibéralisme

à propos de
Wendy Brown, Les Habits neufs de la politique mondiale


Yves Citton - Projectiles pour une politique postradicale

à propos de
Bernard Aspe, L’Instant d’après. Projectiles pour une politique à l’état naissant
David Vercauteren, Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives


Philippe Pignarre - Au nom de la science

à propos de
Sonia Shah , Cobayes humains


Jérôme Vidal - Gérard Noiriel et la République des « intellectuels »

à propos de
Gérard Noiriel, Les Fils maudits de la République


Marc Escola - Les fables théoriques de Stanley Fish

à propos de
Stanley Fish, Quand lire c’est faire, L’autorité des communautés interprétatives


Artistes invités dans ce numéro

Philippe Minard - Face au détournement de l’histoire

à propos de
Jack Goody, The Theft of History


Vive la pensée vive !

Yves Citton - Éditer un roman qui n’existe pas

à propos de
Jean Potocki, Manuscrit trouvé à Saragosse


Frédéric Neyrat - à l’ombre des minorités séditieuses

à propos de
Arjun Appadurai, Géographie de la colère : La violence à l’âge de la globalisation


Frédéric Neyrat - Avatars du mobile explosif

à propos de
Mike Davis, Petite histoire de la voiture piégée


Thierry Labica et Fredric Jameson - Le grand récit de la postmodernité

à propos de
Fredric Jameson, Le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif
Fredric Jameson, La Totalité comme complot


Alberto Toscano - L’anti-anti-totalitarisme

à propos de
Michael Scott Christofferson, French Intellectuals Against the Left


Jérôme Vidal - Silence, on vote : les «intellectuels» et le Parti socialiste

Artistes invités dans ce numéro