La critique est un sport de combat
à propos de Pascale Casanova, La République mondiale des Lettres
Par Marielle Macé
À l’occasion de la sortie en poche de La République mondiale des lettres de Pascale Casanova, Marielle Macé revient sur les possibilités ouvertes par l’ouvrage pour la critique et la sociologie du champ littéraire. Ces possibilités, que nourrissent encore de nombreux travaux, reposent sur un passage à l’échelle de la mondialité pour penser le champ littéraire comme champ transnational de luttes et de jeu de pouvoir.
Voici la réédition, au format de poche, d’un livre important – important par la juste colère qu’il véhicule autant que par sa démonstration. Paru en 1999, étendant à l’espace mondial la problématique sociologique du champ littéraire, fortement décentrant, implacable et engagé, La République mondiale des lettresa fait date en transformant subitement l’échelle des questions littéraires. Le livre se donnait deux objectifs : l’analyse de la structure du monde littéraire contemporain, et le récit d’une histoire structurale des révoltes et des révolutions littéraires. Ces deux projets, qui forment les deux parties du livre, sont indissociables et leur articulation fait la force de l’ensemble : c’est parce que l’univers littéraire est organisé en structure inégale, selon des relations de rivalités et de domination, mais aussi parce que ces relations sont nécessairement – fonctionnellement – voilées, tues, déniées, que la seule façon d’y trouver sa place et d’en mette l’histoire en branle est disruptive : tout événement, sur la scène littéraire mondiale, sera une révolte, à la fois l’arrachement d’un individu à son destin national, et la redéfinition des règles d’un jeu de domination par ceux qui se situent d’abord en dehors de ce jeu.
Imbrication du politique et du littéraire
Tout commence avec un du Bellay figurant une sorte de créole de notre Renaissance : Pascale Casanova date en effet la formation de l’espace littéraire international des révoltes linguistiques dirigées contre le latin au XVIe siècle. Ce moment est pour elle celui où la littérature s’invente comme enjeu de lutte. L’univers lettré désigne alors rapidement ses propres centres, ses frontières et ses périphéries — système qui, n’étant pas homogène à l’espace politique, ouvre à la conquête d’autonomie du champ littéraire.
Puis, on suit dans l’ouvrage l’extension de ce monde, depuis sa naissance jusqu’au polycentrisme et aux effets de marché complexes et contraignants d’aujourd’hui : de Paris à Cuba ou à la Somalie, en passant par l’élargissement décisif imprimé par les théories de Herder, qui au XVIIIe siècle, ont fait entrer la culture populaire dans le jeu (la légitimité populaire, nationale ou régionaliste devenant une sorte de « seconde chance » pour les « petites » littératures). La question des répartitions successives des lieux de production et de consécration de la valeur littéraire – par les écrivains, les lecteurs, les prix, les traducteurs, etc. — est traitée avec une grande clarté. Paris apparaît vite comme la capitale de cette république mondiale des Lettres (et tout aussi vite se trouve-t-elle mise en concurrence avec d’autres centres possibles). Lieu de convergence du plus grand prestige et de la plus grande croyance (qui réunit toutes les représentations historiques de la liberté, donc les chances d’autonomisation de la littérature), la « ville-littérature » est entretenue dans sa domination par la force des représentations et par l’accumulation des ressources symboliques et concrètes : croire à l’universalité de Paris a en effet été pour bien des artistes étrangers le moteur d’un exil bien réel dans cette ville où ils vinrent revendiquer et proclamer des nationalismes politiques tout en inaugurant littératures et arts nationaux.
La solidarité de la littérature et de la politique est ici, comme on le voit, très fortement marquée. La formation de l’État moderne dans les nations occidentales et l’émergence de littératures écrites dans de nouvelles langues naissent en effet d’un même principe, qui est celui de la définition de soi par différenciation d’avec les autres espaces. Les conséquences de ce principe de différenciation sont puissantes et paradoxales en ce qu’elles défont le lien généalogique qui associe une littérature à une patrie : chaque littérature n’est ainsi pas l’émanation isolée d’une identité nationale dont elle serait déductible, mais se construit toujours dans une rivalité internationale, en lutte horizontale avec les autres littératures.
La situation des écrivains se définit alors doublement : par la place qu’ils occupent dans leur propre littérature (dans le destin de celle-ci), et par la part qu’ils parviennent à prendre dans la structure mondiale de la production littéraire. Mais elle se définit également contradictoirement, car cette dernière conquête se produit nécessairement contre leur propre littérature, dans un arrachement aux contextes nationaux. Le livre manifeste, de ce point de vue, la stupéfiante permanence des trajectoires de « légitimation » : un écrivain qui veut entrer dans le jeu mondial (c’est-à-dire dans le jeu parisien, et via le jeu parisien) doit composer violemment avec ces deux espaces ; violemment, car les deux territoires et, partant, les deux légitimations, sont en conflit, et font de toute biographie d’auteur la réponse difficile à un dilemme structurel. L’écrivain peut ainsi refuser son héritage national et tenter de le dissoudre pour s’intégrer à un espace dominant : c’est le cas de Michaux, de Cioran ou de Naipaul ; ce fut aussi l’échec de Ramuz avant qu’il n’invente sa « bonne distance », c’est-à-dire une possibilité inédite d’affirmer ses différences. Il peut se situer dans un rapport filial avec sa propre tradition littéraire, mais il doit alors lutter pour transformer et autonomiser son patrimoine afin de l’imposer dans l’espace international, à la manière de Joyce. Il peut encore, à l’inverse, imposer la différence et l’importance de sa littérature nationale – mais fatalement cela se fera encore sur la scène parisienne, et par une série d’importations et de détournements paradoxaux – comme dans les cas de Yeats, Kafka, ou Kateb Yacine. Finalement, tout se passe comme si le processus mondial d’autonomisation de la littérature exigeait, de la part de tout écrivain issu d’une « petite » littérature, une humiliation en soi-même de l’héritage. Le meilleur de la démonstration, à ce titre, est dans la mise en lumière effectuée par Casanova d’un continuum entre espaces dominés, continuum assuré par la dynamique de trajectoires souvent inconfortables ou contradictoires : oppositions, concurrences, retournements des stratégies empêchent le dessin d’une hiérarchie linéaire, et les périphéries se rejoignent souvent, formant des alliances surprenantes face au centre parisien. L’Espagne des années 1950, l’Algérie, l’Amérique latine se retrouvent ainsi autour d’un même désir de recueillir la libération faulknérienne, cette brusque émancipation du roman américain à l’égard de l’histoire européenne du genre… que Sartre lui-même avait jouée contre le roman français.
Qui perd gagne : les enjeux de la lutte
Cette énergie des luttes pour la valeur littéraire pénètre tous les aspects de la littérature, à commencer par sa temporalité. L’espace littéraire mondial est en effet temporalisé, et ouvre ainsi la structure à une histoire : ancienneté d’un patrimoine, mode d’existence des classiques, retard constitutif de toute domination… le temps des Lettres est une coordonnée de leur territoire, il repose sur le volume de capital littéraire accumulé dans les diverses régions de l’espace mondial. Il faudrait repenser ici aux principes restés implicites dans la sociologie du champ de Bourdieu, qui débouche sur une chronologie agonique dont on a rarement perçu qu’elle propose une véritable histoire esthétique : histoire des places à prendre, des oeuvres à faire et des vies à vivre, rythme des temps et des contretemps du littéraire, récit des modes de constitution d’un présent où il s’agit, pour chaque écrivain, d’arriver à temps ou mieux : de faire date . Pascale Casanova redéfinit fortement, à son tour, les conditions de possibilité temporelles de la modernité, car la distance au centre se définit elle aussi comme un écart chronologique, en l’occurrence un retard qu’il faut combler, dans un mouvement qui fait que l’on ne prête qu’aux riches : il faut avoir un long passé national pour prendre part à l’évolution littéraire, il faut être ancien pour avoir quelque chance d’être moderne ; tout sera donc question de vitesse – la hâte étant le rythme des révoltés.
La question de la valeur pénètre aussi celle, apparemment tout entière « interne », de la langue littéraire. C’est l’une des forces du livre que de repenser les rapports entre les différentes langues littéraires comme un enjeu majeur de lutte : détermination de leurs places respectives, mesure de leur prestige, politisation de leur statut… tout invite à sortir d’une vision euphorique de la traduction comme liberté de circulation des oeuvres et des hommes ; l’internationalisation dont il est ici fait état n’est pas seulement un appel d’air, c’est aussi la preuve d’un monde dangereux, contraint et concurrentiel : contrôles à la frontière littéraire, admissions et refoulements. Un chapitre passionnant, d’autant plus convaincant qu’il se rend précisément attentif à la littérature comme fait de langue (et non pas seulement à l’activité créatrice comme fabrique de prestige), est consacré à l’importance de la traduction. Bien plus qu’un acte d’ouverture, celle-ci devient le mot-clé d’une série d’issues incertaines, difficiles, tragiques : adoption de la langue des dominants, autotraduction (Beckett), oeuvre double et autotraduction (Beckett encore, et aujourd’hui Kundera), promotion d’une langue populaire (le yiddish dénié de Kafka), créolisation (celle des Antillais, mais aussi des Suisses romands), création d’une langue nouvelle (Beckett toujours)… Tous ces actes sont indissolublement aliénés et libérateurs, car le refus du centre passe fatalement, ici encore, par une reconnaissance de ce centre et un besoin d’être reconnu par lui ; secrétées par des situations de déséquilibre politique apparemment aporétiques, ces « stratégies » linguistiques et stylistiques révèlent que les acteurs ont trouvé à s’arracher à l’aporie, mais que cela n’a pu avoir lieu que dans une tragédie intime, tragédie de la redéfinition des liens entre l’identité et la parole. Je crois, à et égard, que le livre de Pascale Casanova est profondément lié à cette période littéraire en équilibre violent que fut le premier XXe siècle, un siècle de l’exil, des déplacements et des déracinements intimes, mais pas encore de la globalisation.
L’histoire de la littérature universelle proposée ici est donc celle des classiques modernes, des grands écrivains révolutionnaires qui sont parvenus, du fait même de leur excentricité ou de leur hérétisme, à subvertir les règles littéraires – la structure reste le moteur de la révolte. C’est un plaidoyer fort pour la relecture de Kafka (dont l’oeuvre, contre Deleuze et Guattari, est replacée dans sa situation profondément historique et politique), Beckett, ou Faulkner. Dans un jeu de qui-perd-gagne, les « dominés » sont rétablis dans leur puissance propre : celle de la lucidité, c’est-à-dire d’une compréhension des règles de domination qui a une véritable force de dévoilement et, partant, une capacité à déplacer les règles du jeu. Ces ex-dominés se trouvent par là même propulsés dans une conscience vive du contemporain, car ils ont inventé des outils durables, et activé une révolte contagieuse (en Algérie, en Amérique latine, le modèle faulknérien est un instrument de libération). Toute une pensée de la violence invisible se noue, qui a une capacité de dessillement, c’est-à-dire de décentrement, considérable. Mais sans doute l’unité, l’opacité, voire la facilité de la métaphore de la Révolution globalisent-elles à l’excès les enjeux, car le temps de du Bellay, celui de Ramuz, celui de la décolonisation se décrivent ici dans les mêmes termes.
La métaphore de la révolution
On peut, comme l’a fait Laurent Jenny dans un essai récent , considérer la métaphore révolutionnaire comme la signature d’un moment, singulier et non universalisable, de la représentation de la littérature occidentale et de ses pouvoirs : ce moment proprement moderne où les auteurs se sont trouvés en délicatesse avec leur propre instrument qui est le langage, et parfois démunis devant le monde commun. Ce n’est alors que de Hugo à Tel Quel que l’innovation esthétique s’est totalement identifiée à l’idée politique de Révolution, incitant les écrivains à poursuivre un événement absolu, déchirant l’ordre du temps. La pensée structurelle du champ littéraire, elle, globalise cette métaphore pourtant très historique. Ce faisant, elle égalise des moments et des modalités selon nous trop différents d’accrochage de la littérature à la politique : que la violence propre à l’univers postcolonial n’apparaisse pas comme un bouleversement fondamental du jeu culturel, qu’une révolte symbolique contre la langue soit équivalente à la libération d’un peuple, cela pose problème. Le livre de Laurent Jenny a précisément montré ce qu’il y a pu avoir d’exorbitant dans les usages de la révolution comme métaphore esthétique. Ces différenciations historiques exigeraient un débat en partie éludé dans le livre de Casanova par la généralisation du modèle de l’émancipation. Mais éludé en partie seulement, car cette dernière met l’accent sur l’essentiel (c’est-à-dire, dans ses termes, le permanent, le structurel) qui est le caractère tragique des situations de double-bind, celles de l’impuissance des « hommes traduits ». La vertu de son hypothèse est de les rendre comparables, et de donner un sens fort à ce sentiment d’exil dans la langue que produit toute grande oeuvre. En cela, son essai doit être lu comme une proposition au présent : il donne des instruments pratiques, indique les chemins de la liberté et la seule voie possible pour la novation.
Naissance d’un champ
Ce livre a été pendant un temps isolé dans les études littéraires en France. Il ne l’est plus, et il s’est rapproché de nous : l’ouverture des études critiques à des espaces-temps qui ne soient pas ceux des littératures nationales s’est considérablement affermie et diversifiée. Cette extension rend aussi plus visible la singularité du point de vue défendu par Pascale Casanova, et nous oblige à considérer son livre non plus comme l’appel d’air qu’il pouvait représenter en 1999, mais comme une porte d’entrée parmi d’autres dans la question désormais partagée et débattue de la mondialité littéraire. Depuis une dizaine d’années se multiplient aux États-Unis (et plus récemment en Europe, mais avec moins de portée politique) les débats sur les formes plurielles de cette mondialisation : où situer nos lectures, comment organiser le paysage et régler la focale ? Quelle est l’extension de notre bibliothèque réelle ? Une littérature « globale », celle des aéroports, menace-t-elle la littérature « mondiale » qui a ses lieux et son histoire propre ? L’idée de « mondialité » (et, partant, d’altermondialité) a-t-elle une force réelle de décloisonnement des pratiques ? À quels échanges, transferts, déplacements, exclusions, l’analyse littéraire doit-elle se montrer attentive ?
Les notions, les valeurs et les problèmes de la globalisation se trouvent exportés dans le marché esthétique, et servent au renouveau d’une discipline aux contours flous, le comparatisme. Dans les départements de littérature américains comme dans la New Left Review anglaise, la Comp Lit réapparaît en World Lit, épistémologiquement et idéologiquement transformée. Bref, la littérature qui n’était pas née mondiale l’est devenue. Très récemment relayé en France , le débat présente désormais des positions bien clarifiées, organisées autour de quelques couples notionnels : mondialisation ou globalisation, localisation ou délocalisation, centres ou réseau, traduction ou multilinguisme, exil ou transnationalisme, empires ou minorités, petite ou grande échelle, littérature de masse ou littérature canonique, Ancien ou Nouveau monde, etc. Quelques noms propres en situent les pôles principaux : Edward Said (le seul mentionné dans l’ouvrage), Franco Moretti, David Damrosch, Gayatri Spivak, Homi Bhabha, Christopher Prendergast, Emil Apter…
C’est dans cette mondialité critique qu’il faut situer à son tour le livre de Pascale Casanova. L’originalité de son propos réside en fait dans sa dureté, loin d’un cosmopolitisme béat, dureté qui est directement empruntée à la pensée de Bourdieu et à ses enjeux politiques : il s’agit pour Pascale Casanova de révéler, en particulier à l’intention des dominés, les voies pour l’innovation dans un univers dont la violence reste déniée, plutôt que de considérer avec euphorie l’ampleur des nouveaux espaces. La critique y devient « un sport de combat », comme la sociologie de Bourdieu et des Règles de l’art dont elle procède. Pourquoi dans ces pages le nom de Bourdieu est-il pourtant si rare, alors que la démonstration repose sur une activation et une extension de sa théorie de la production de valeur littéraire ? Pascale Casanova préfère se placer « sous la double invocation de Henry James et de Valery Larbaud » (p. 23) ; et les mots-clés de la sociologie du champ, lisibles en palimpseste à la surface de la démonstration, sont rapportés à des écrivains – le capital à Valéry, le déni à James, l’économie culturelle à Goethe, le crédit littéraire à Pound… Peut-être s’agit-il de se dégager d’un protocole méthodologique ou d’une exigence statistique qui n’auraient pas ici leur place ; peut-être est-ce pour souligner des enjeux véritablement inédits, ceux de l’assimilation ou de la dissimilation esthétiques ; peut-être enfin l’auteure cherche-t-elle à se faire entendre des « littéraires » en leur parlant la langue de leurs héros, en indiquant l’existence d’une communauté de vues et de langage entre les plus « lucides » des acteurs culturels et leurs analystes.
Penser l’aura de la littérature
Il y a pourtant là, aussi, tout un usage de la littérature, dont l’aura s’impose « malgré tout » : la sociologie du champ s’emploie à révéler le déni de violence que recouvre l’illusio nécessaire des acteurs (nécessaire au jeu du symbolique, nécessaire pour le maintien d’une croyance en la littérature comme valeur), à dévoiler les mécanismes de production du prestige littéraire (de là, par exemple, la conclusion qui rejoint ici les paradoxes du positionnement académique de la sociologie, située en surplomb nécessaire et parfois violent des études littéraires réputées engluées dans le désir d’une littérature pure) ; mais elle revêt, à certains moments de la démonstration, cette même aura. Pascale Casanova trouve par exemple dans « Le motif dans le tapis » de Henry James, dans l’alternance du « microscope » et du « télescope » proustiens ou dans les fables de Beckett, des allégories de son propre projet, et des alliés pour le formuler. Elle cite à des moments clés de son discours (exergues, citations, conclusions suspensives) de longs extraits littéraires qui doivent parler d’eux-mêmes, et qui n’ont manifestement pas une simple fonction d’ornement ou de clin d’oeil lettré, mais font tout à coup éclater la puissance propre de la littérature. Je crois en effet que la valeur littéraire – le rayonnement, le prestige – est aussi une aura, autrement dit une portée, une force positive de formulation et de sens qui invite à la relance, et que cette aura des oeuvres littéraires n’est pas seulement une énergie dont on doive se défendre. La sociologie du champ, dont l’essai de Pascale Casanova est une émanation et un élargissement puissant, pense avant tout la fabrique de la valeur littéraire, voire son truquage, et nous ouvre les yeux sur les mécanismes de sa circulation ; mais peut-être est-ce la vérité de l’aura littéraire qui est aussi à penser : vérité de son effet sur la vie, le langage et la pensée, vérité de sa portée qui pénètre, comme ici, jusqu’aux discours qui la dévoilent. Non pas dans le but de souligner, en esthètes, la fatalité un peu blanchotienne ou dandy d’un commentaire infini, mais pour articuler les entreprises historiques et structurelles à une pensée méditée des usages, une pensée de la façon réelle dont nous nous servons, dans nos discours, des oeuvres littéraires, et dont nous nous appuyons sur leur force propre.
Si elle n’en est pas le catéchisme, la sociologie de la valeur littéraire reste donc le principe indépassable et sans doute discutable de ce livre : elle lui fournit sa vision (celle d’un univers de luttes et de placements), son lexique, ses outils, son style de perception et de jugement, quelque chose comme une herméneutique, voire une idée du monde. Le tourniquet à la fois puissant et inconfortable de l’avant-propos (qui vient enrichir cette nouvelle édition), où l’auteur de cet ouvrage de nombreuses fois traduit se montre à son tour prise dans le jeu des rapports de force qu’elle avait observés, manifeste sincèrement cela. La République mondiale des lettres, en lutte avec son propre espace intellectuel, est à tous ces titres (comme L’Orientalisme de Saïd qu’il rappelle parfois) un livre essentiel : solitaire, libérateur, formidable, contestable.
Marielle Macé
Marielle Macé est chercheur au CNRS (CRAL, CNRS-EHESS), membre de l'équipe Fabula et enseigne à l'ENS et à l'EHESS. Elle a publié notamment Le Temps de l'essai. Histoire d'un genre en France au xxe siècle (Belin, « L'extrême contemporain », 2006), coordonné « L'écrivain préféré » (Fabula-LHT, n ° 4, 2008), Le Savoir des genres (La Licorne, 2007) et Barthes, au lieu du roman (Desjonquères- Nota Bene, 2002).
Pour citer cet article : Marielle Macé, La critique est un sport de combat, in La Revue Internationale des Livres et des Idées, 12/01/2009, url:http:www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=300