« Nous sommes la gauche » est né début mai 1997 d’un appel signé par une quarantaine d’associations, rejointes par plusieurs centaines d’individus. Voici cet appel.
La gauche officielle ne gagnera pas les élections sans nous. Parce que nous sommes la gauche réelle. Nous sommes la gauche qui se bat et s’est toujours battue sur le terrain pour ses propres conditions de vie et pour celles de tous.
Pour les immigrés, les chômeurs, les homosexuels, les femmes, les SDF ; pour les séropositifs, les toxicomanes, les prisonniers ; pour toutes les personnes qui subissent quotidiennement l’exploitation, la répression, la discrimination.
Nous sommes la gauche qui a manifesté en décembre 1995 pour défendre la protection sociale et le service public, celle qui soutient les sans-papiers et manifeste contre les lois Debré, qui défend les intermittents du spectacle, qui fait barrage à l’extrême droite dans les rues de Strasbourg ; la gauche qui marche contre le chômage mal caché de près de 5 millions de personnes en France, qui fait grève en France lorsqu’on ferme l’usine de Vilvoorde.
Partout, nous avons réinvesti l’espace laissé vacant par ceux qui étaient censés nous représenter. Partout, nous avons travaillé à colmater les brèches ouvertes par des politiques gouvernementales de plus en plus inadaptées. Si la gauche officielle veut vraiment construire une Europe politique et sociale, si elle veut en finir avec cette politique inique de l’immigration, si elle veut lutter contre le chômage, organiser la solidarité avec les pays du Sud, mener une politique de lutte contre le sida pour toutes les personnes atteintes, redonner priorité à l’éducation et à la culture, reconnaître que la répression contre la toxicomanie doit céder le pas à une politique de réduction des risques, elle doit le prouver. Et nous serons derrière elle, parce qu’elle a besoin de nous, des nouvelles formes de citoyenneté que nous avons inventées là où elle a manqué d’imagination, et des exigences que nous formulons là où elle s’est tue. Si la gauche officielle ne le veut pas, nous ferons tout pour l’obliger à le vouloir, parce que nous sommes une opposition réelle. Comme nos engagements respectifs nous l’apprennent, nous devons choisir entre ceux à qui on veut et peut s’opposer et ceux à qui on ne peut même plus parler tant ils sont devenus infréquentables. Nous sommes des électeurs de gauche, mais nous ne voulons plus l’être par défaut.
Nous sommes la gauche parce que nous la faisons.
Et nous nous permettons d’insister :
La gauche doit gagner les élections. C’est-à-dire que la droite doit les perdre. Il faut attendre le pire de ceux qui parlent de « frigidaire » quand on dit « hospitalité », ou qui évoquent la « mauvaise graisse » quand on défend le service public. C’est la moindre des raisons.
C’est aussi la plus urgente.
Il y a une raison plus positive : la gauche officielle sait à l’occasion sortir de ses gonds, pour peu qu’on l’y oblige. C’était le sens de notre manifestation joyeusement minoritaire du samedi 17 mai. C’était l’objectif du forum qui a suivi, où nous avons interpellé les Verts, le PC, le MDC et le PS sur quelques points qui nous tiennent particulièrement à coeur, cherchés en vain dans leurs programmes. Sous nos questions, les Verts, malgré le refus de leurs alliés électoraux, se sont déclarés favorables à l’abrogation de la loi de 1970, qui criminalise les usagers de drogues. Le PC, plus habitué à défendre les travailleurs, souhaite la représentation des chômeurs dans les instances administratives et paritaires. Le MDC, théoriquement hostile aux identités infrarépublicaines, s’engage à défendre les droits des transsexuels. Quant au PS, bien qu’ayant voté la loi Joxe, il désire aujourd’hui une « remise à plat complète des ordonnances de 1945 » relatives à l’immigration. Les quatre délégués, sans exception, se sont engagés à la création d’un contrat d’union sociale qui permette aux homosexuels la reconnaissance de leurs couples. Pour peu qu’on l’y pousse, la gauche officielle sait donc rompre la politesse des alliances consensuelles et, parfois, tirer le bilan de ses erreurs gouvernementales.
Mais il faut l’y pousser. Il n’y a plus, aujourd’hui, d’imagination ni d’audace propres à la gauche officielle. Il y a, au mieux, un acquiescement tardif et presque honteux aux exigences de la gauche réelle. Si aucun des quatre représentants n’a omis de s’engager à une régularisation des sans-papiers, les critères restent cependant restrictifs, approximatifs et variables : il s’agira des critères des médiateurs de Saint-Bernard, élargis (Verts), amputés (PS) ou renégociés avec ceux qu’ils excluent (PC) ; la figure du « clandestin » – pourtant détruite par les sans-papiers en lutte – rôde encore dans les discours.
La gauche a besoin de nous. Elle le sait sans doute quand elle accepte de nous rencontrer. Mais elle se trompe quand elle croit qu’elle n’aura à répondre qu’aux intérêts sectoriels de ceux qui travaillent sur le terrain social et à ne proposer qu’un catalogue de mesures palliatives. La gauche officielle ne semble jamais vouloir se départir de sa résignation à accepter les « évolutions en cours ». Que cette résignation prenne le nom de « maîtrise » chez ceux qui ont pour vocation de gouverner ne la rend pas plus acceptable. La gauche se trompe lorsqu’elle fait siens des principes canoniques qui la maintiennent sur les terres de la droite – obéir à la versatilité des marchés, sacraliser les grands équilibres comptables, précéder la phobie sécuritaire prêtée à l’opinion publique. La gauche se trompe en effet lorsqu’elle nous demande d’intérioriser son réalisme, alors que c’est à elle d’intérioriser nos réalités. C’est cette perspective-là qu’il s’agit de renverser. C’est à cet endroit que, lors des forums, nous avons rencontré les résistances les plus fortes. Or c’est là que se trouvent les verrous à faire sauter pour reconstruire une véritable logique de gauche.
Ce que la réalité exige aujourd’hui, c’est par exemple la dépénalisation de l’usage des drogues. La gauche doit comprendre que la répression de la toxicomanie expose les usagers de drogues aux épidémies de sida et d’hépatite C. Elle doit laisser à la droite le souci emphatique de « lutter contre la drogue » et aux psychiatres la certitude que la toxicomanie est une pathologie : le seul résultat concret de cette politique, ce n’est pas l’assèchement des trafics, mais l’emprisonnement des usagers, la clandestinité du shoot, la prise de risque forcée ; c’est aussi, lorsqu’on est malade, l’impossibilité d’accéder aux soins indispensables. La gauche a mieux à faire que « lutter contre la drogue » ; elle doit abolir la loi du 31 décembre 1970, et reconnaître que la santé et la liberté des gens importent plus que les phobies sécuritaires prêtées à l’opinion publique.
De même, la gauche n’a pas à « lutter contre l’immigration clandestine ». Elle sait que la répression des « entrées illégales » n’a d’autres effets que de fabriquer des clandestins et d’autre ambition que d’empêcher l’accès au territoire français et l’installation en France de l’ensemble des étrangers, toutes catégories confondues. Elle sait que la fermeture des frontières n’est qu’un dogme de droite, une ritournelle policière qui finit toujours mal : dans des camps de rétention, dans la soute d’un charter, contre la porte fracassée d’une église.
Elle doit admettre, par réalisme, le principe de liberté de circulation : puisqu’elle ne saurait chercher à empêcher l’immigration – c’est impossible et imbécile –, elle doit donner des droits aux migrants. Et pas seulement le droit au rabais du travailleur temporaire, ni le droit provisoire de « l’autorisation de séjour » : un droit de s’installer, de voter, d’exister autrement que comme un sous-salarié.
Ce qui nous mène au troisième exemple. La gauche officielle, aujourd’hui, ânonne qu’elle veut « lutter contre le chômage », et s’épuise pathétiquement à chercher les moyens d’un retour à un mythique plein-emploi. Du coup, elle ne sait pas voir la valeur produite en dehors de l’emploi ; qu’il y a d’autres formes de travail que celle sacralisée par le salariat traditionnel. « Emploi » contre « chômage » : à s’en tenir à cette vieille alternative, la gauche officielle ne sait que faire des intermittents, des intérimaires, des indépendants, des précaires ; de ces formes de travail plus floues, fluides, fragiles que l’emploi classique, et pas si éloignées du chômage dont il serait la solution. Ce n’est pas un hasard si, à Paris, 10 000 RMIstes se disent actuellement « artistes » : les catégories de la pensée économique et de l’aide sociale sont tellement étroites qu’on doit les subvertir, et en inventer d’autres. Ce qu’il faut inventer, de fait, c’est un revenu garanti et inconditionnel, qui ne soit plus nécessairement lié à un emploi : une garantie sociale qui ouvre la possibilité de refuser la course aux temps partiels imposés, aux boulots précaires et à l’humiliation des demandes d’aide sociale ; un droit sans condition, parce que nos vies ne sont pas dégressives.
Il ne s’agit là que d’exemples. Tous sont cependant sous-tendus par un principe que la gauche, si elle veut vraiment travailler avec nous, doit faire sien sans attendre : le principe d’inconditionnalité. Parler de droits inconditionnels, ce n’est pas élever des revendications jusqu’au-boutistes : c’est inverser la logique qui voudrait que l’on commence par renoncer, que l’on pose des limites avant même d’avoir affirmé ce que l’on croit être juste. C’est refuser d’être raisonnable, si la raison consiste à prendre ses habitudes et ses vieux tics pour les contraintes définitives du réel. Ne pas s’excuser de ce que l’on veut, au nom de ce qui est, et que l’on peut changer. Parler de droits inconditionnels, c’est se poster, du coup, auprès de ceux qu’une politique sous conditions, une politique otage de sa propre frilosité, laisse forcément de côté : les quelques pourcents de sans-papiers qui ne correspondent pas aux critères des médiateurs, les malades du sida pour qui les trithérapies ne peuvent rien, ceux qui préfèrent vivre avec le RMI plutôt que de travailler vingt heures par semaine pour 500 francs de plus, les toxicomanes qui n’entendent pas décrocher pour devenir les bons malades qu’on voudrait faire d’eux, etc.
À refuser de prendre la mesure des changements que nous exigeons d’elle, à vouloir nous cantonner dans une « gauche sociale » qui n’aurait que des questions à poser (comme l’a fait récemment Jean-Christophe Cambadélis dans une tribune du Monde intitulée « Nous sommes tous la gauche »), la gauche officielle a tout à perdre, y compris les élections. Qu’elle les gagne ou non, nous serons là pour lui poser les mêmes problèmes, formuler les mêmes exigences, et contraindre ainsi citoyens et élus à bâtir ensemble un projet volontariste qui prévoit les catastrophes au lieu de s’épuiser à en limiter partiellement les dégâts. Nous sommes la gauche parce que nous la faisons. Et nous nous permettrons d’insister.
« Nous sommes la gauche » est né d’un appel signé par une quarantaine d’associations, rejointes par plusieurs centaines d’individus. « Nous sommes la gauche » n’est ni une organisation supplémentaire, ni une simple liste de signataires : c’est un nouveau rapport entre ce qu’il est convenu d’appeler « le mouvement social » et les partis politiques de gauche.
Ce rapport appartient à ceux qui voudront s’en emparer.

« Nous sommes la gauche »
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