André Tosel retrace le parcours théorique de Marcel Gauchet, du Désenchantement du monde à la parution du deuxième volet de sa tétralogie, intitulée L’Avènement de la démocratie. Dans quelle mesure et de quelle manière, se demande André Tosel, Marcel Gauchet peut-il parvenir à penser l’avènement de la société de marché et la crise de la démocratie qui l’accompagne, tout en maintenant la philosophie de l’histoire qu’il a déployée dans une perspective essentiellement théologico-politique dès 1985 ? (Le texte qui suit s’attache plus particulièrement aux deux volumes publiés de L’Avènement de la démocratie. Une version longue de cet article, disponible sur www.revuedeslivres.net, revient en détail sur l’intégralité des écrits de Marcel Gauchet.)
La mondialisation capitaliste met à mal la démocratie et les espérances que celle-ci avait suscitées après 1989. Marcel Gauchet, penseur reconnu de la modernité démocratique, directeur d’études à l’EHESS, directeur de l’importante revue social-libérale
Le Débat, présente un bilan historique et politique de la question marqué par la claire conscience de la gravité de la crise actuelle. Il vient de publier les deux premiers tomes de ce qui doit être une tétralogie, sous le titre
L’Avènement de la démocratie.
Le tome I –
La Révolution moderne – a pour objet la mise en place de la démocratie au sein des luttes fondatrices du droit naturel et des révolutions modernes, notamment française, jusqu’à la stabilisation des années 1860-1880, après l’émergence du mouvement ouvrier (1848 et 1871). Le tome II –
La Crise du libéralisme 1880-1914 – traite des défis que le nationalisme et le socialisme imposent à la démocratie en l’obligeant tout à la fois à se concrétiser au sein des rapports entres nations concurrentes et à s’élargir en son intérieur, en intégrant le mouvement ouvrier au moyen de la nationalisation des masses et de l’économicisation du conflit social, séparant ainsi le socialisme de ses objectifs radicaux initiaux. Cette intégration ne peut différer cependant la crise dont elle est paradoxalement une forme. L’équilibre réalisé en 1900 entre l’État, le droit et la poussée de l’historicité – expansion industrielle et formation d’une société civile différenciée – ne tient pas le choc des contradictions internes des nationalismes se faisant impérialismes en lutte pour le partage du monde en voie de globalisation. La guerre atroce entre grandes nations prétendant incarner la civilisation débouche sur les convulsions du premier xxe siècle, qui seront analysées dans le tome III,
À l’Épreuve des totalitarismes. Le projet de double dépassement de la démocratie libérale par ces deux extrêmes que sont le totalitarisme fasciste et le totalitarisme communiste finit par échouer devant la constitution de l’État libéral devenu social,
welfare state. Mais les dites Trente Glorieuses ne durent pas. La fin sans gloire de l’Union soviétique et du bloc communiste en 1989-1991 n’ouvre pas une période de consolidation d’une démocratie devenue le régime politique normal et indépassable de notre temps. L’expansion des droits de l’homme ouvre sur la crise actuelle, qui est celle de l’évanescence de la puissance collective de décider et de donner une forme politique à l’autoproduction de l’homme accédant enfin à l’autonomie. Ce sera là le problème du quatrième tome,
Le Nouveau monde. Autant dire que notre analyse reste suspendue à l’achèvement de l’oeuvre et demeure provisoire.
L’ambition théorique de Marcel Gauchet, dans cette tétralogie, est considérable et doit être saluée comme telle en une période qui répugne aux grands récits, cultive la micrologie du
small is beautifulet oublie volontiers la perspective historique au profit d’analyses logiques ou normatives privées d’historicité. Cette ambition consiste à penser ensemble modernité politique et histoire, philosophie politique de la religion et théorie systématique de la démocratie comme régime de la sortie définitive de la politique hors de la religion, notamment du christianisme.
L’originalité théorique de Gauchet repose sur une vision historique de l’avènement des droits de l’homme au rang d’idéologie unique de nos sociétés comme résultat actuel d’un processus qui ne peut être compris qu’inscrit dans une philosophie politique qui est aussi une « philosophie politique de la religion » : la démocratie ne se comprend que liée au devenir du complexe théologico-politique de la modernité et à sa dissolution.
Une philosophie politique de la religion est ainsi, pour lui, la clé primordiale de la compréhension de notre monde, qui, en se désenchantant, en se défaisant de toutes les figurations de l’altérité théologico-politique transcendante et séparée, accède à lui-même et à la possibilité de la libre autoproduction de soi par soi.
Essayons donc de procéder à une évaluation critique de cette oeuvre, dont la masse imposante et la vigueur cachent à notre avis (et nous allons essayer de le montrer) un certain simplisme… et beaucoup d’incertitudes.
Cohérence d’une théorie générale ?
Entre schématisme et incertitude
Le projet primaire de Marcel Gauchet, tel qu’il l’a formulé en 19851 – celui d’une histoire de la fin de la religion et de son remplacement sans reste par la politique et la démocratie – fait preuve d’un certain schématisme, du au fait, peut-être, qu’une théorie déterminée de la religion était le présupposé et la condition de son entreprise. Elle le reste, cette entreprise étant aujourd’hui étendue à la compréhension de la crise actuelle. Plus précisément, la religion est la référence initiale dont l’effacement conduit à la déclinaison d’une autonomie selon le seul vecteur du droit privé radicalisé fondant une société d’individus alignée tendanciellement sur le modèle antipolitique du marché mondial.
Or, aujourd’hui, en 2008, une sortie de la religion ne peut plus se borner à ce à quoi elle aboutissait encore en 1985, l’émergence de la dualité complémentaire entre société civile et État, ce dernier pouvant alors enfin manifester une altérité fonctionnelle délivrée de toute formule religieuse ou théologico-politique. En 2008, cette sortie aboutit bien plutôt à la résorption tendancielle d’un terme par l’autre.
La thèse qui sous-tend le schéma de Gauchet revient tout d’abord à faire de la religion – de manière contradictoire – la gardienne du politique, ne serait-ce qu’à titre négatif, puisque sa disparition signifie l’autonomisation de la société juridique mondiale des individus libres. Or cette dernière rend
impossible l’autonomie
proprement politique qui est nécessairement circonscrite à un territoire, à un lieu spécifique de la terre. C’est là tout le résultat de l’histoire politique de la religion, qui change alors de sens, dans la mesure où elle se traduit en histoire de l’hégémonie finale du marché devenu
la politique unique, compromettant ainsi
le politique défini comme lutte pluriséculaire pour une puissance publique autonome. Loin d’être l’Autre antagoniste du politique dont ce dernier devrait se déprendre à jamais, la religion est l’autre corrélatif dont la présence, sous une forme pure ou sous celle des religions séculières de l’Un, demeure ainsi nécessaire à l’autonomisation du politique. Le politique est alors autonomie seulement en tant qu’il lutte contre l’altérité de la forme religieuse. L’altérité fonctionnelle de la transcendance immanente du politique ne peut jamais, en fait, se donner en soi et pour soi. Elle dépend structuralement de sa configuration religieuse pure ou séculière. Si celle-ci vient à manquer et si l’emporte la logique envahissante du marché, l’altérité fonctionnelle du politique est liquidée en même temps qu’est liquidée sa configuration religieuse contingente. Il n’est pas étonnant que les milieux dirigeants et intellectuels du catholicisme français – avec à leur tête le président de la Conférence des évêques de France, monseigneur Claude Dagens, et la revue
Esprit –
aient fait de Gauchet leur penseur de référence. Ils ont l’ouïe fine et, en quelque sorte, ils ont mieux compris Gauchet que lui-même ne s’est compris. Le catholicisme fournit la bonne religion, non son succédané séculier totalitaire. Il fournit la forme religieuse apaisée nécessaire à la prise de l’altérité fonctionnelle politique dans une relation de complémentarité. Il est disponible comme élément de la société civile pour une version modernisée de la démocratie chrétienne et pour une correction à la marge des excès du marché capitaliste. Il est prêt à voler au secours de l’État moyennant bien sûr une reconnaissance substantielle et un assouplissement de la laïcité
La sortie de la religion serait alors simultanément une sortie de la politique (ici, il faudrait dire
du politique), qui tel Antée2 ne peut vivre qu’en rebondissant après contact avec la terre, qu’en retrouvant le sol religieux.
Or, c’est un fait, la religion existe encore aujourd’hui, sous des formes multiples, et le schéma trop massif et pleinement idéologique de Gauchet ne peut le saisir. Elle existe en nos pays laïcs sous la forme double de religiosités privées pour se partager en concurrence avec les Églises dites universelles un marché nouveau, le marché des croyances. Toutes les Églises sont peu ou prou revenues au statut de sectes équivalentes en concurrence interne et externe et toutes sont confrontées à des manifestations de croyances plus ou moins bizarres liées à l’insécurité existentielle produite par les effets anthropologiques de la mondialisation capitaliste (
new age, bazar orientaliste, occultisme).
De son côté, le politique lui-même ne disparaît pas aussi simplement que le suggère Gauchet. Il se donne en se supplémentant d’une forme théologico-politique, en mobilisant l’élément de l’élection divine d’un peuple ou d’une nation par une providence quasi divine. Les États-Unis de Bush disent leur volonté et leur réalité impériale en recyclant le thème vétérotestamentaire du peuple élu que l’État d’Israël, leur allié fidèle et leur doublet, met à la base de son étrange démocratie théologico-politique postcoloniale.
Le fondamentalisme théologico-politique trouve un nouveau cours, aussi bien en terres d’Islam que dans les contrées hindouistes. La sortie de la religion n’a pas eu lieu. On est sorti seulement de formes historiques de la religion. Reste donc à penser les formes nouvelles de la religion dans la phase actuelle de la mondialisation capitaliste, divisées entre sectarismes privés et religions publiques de l’élection d’un peuple sinon saint du moins privilégié, d’une nation, exceptionnelle, d’une civilisation supérieure. Gauchet ne dit pas grand-chose sur ces permanences et ces nouveautés qui ont jadis affecté l’ennemi juré, le communisme soviétique incapable de succéder à l’orthodoxie pourtant persécutée.
Une double limitation :
la conception de la religion chez Gauchet
Précisions encore. La théorie générale que développe Gauchet est, à notre avis, doublement limitée, ce qui ne peut pas ne pas la fausser. D’une part, elle est modelée sur le seul exemple du christianisme occidental réduit à son rapport à la politique. Face à la théorie comparatiste extraordinairement riche de Max Weber, face à l’étude des éthiques religieuses et de leur aptitude à la rationalisation économique et politique du capitalisme, elle est d’une insigne pauvreté. Le jeu sur les catégories d’immanence et de transcendance, d’extériorité et d’intériorité, est assez monotone, voire mécanique. D’autre part, la théorie de Gauchet dépend plus qu’elle ne le veut des présupposés rationalistes des Lumières, de Feuerbach, de Marx ou de Lénine, affirmant la nécessaire caducité historique des religions. Néanmoins, Gauchet récuse toute théorie du reflet religieux et toute critique de l’imaginaire religieux en termes d’aliénation imaginaire, et, en ce sens, il soutient la thèse historiciste faisant de la religion une institution politique pure qui a un commencement et une fin. La religion n’est pas inscrite, pour lui, dans une nécessité de la nature ou dans une conditionnalité symbolique de l’être social, comme c’est le cas chez les fondateurs de la sociologie française, Durkheim et Mauss.
Elle est cependant comprise par lui comme une essence, qui n’est pas définie par en bas (comme recours vécu quotidiennement et corporellement contre l’insécurité existentielle, face à des puissances menaçantes), mais immédiatement par en haut, comme croyance performative en une altérité divine extérieure. La catégorie d’extériorité a, ici, un primat discutable. S’agit-il là d’une conception du symbolique comme référence à un Tiers assignant des places et des fonctions dans un ordre, tout en leur donnant simultanément une dimension imaginaire ? Oui, en un certain sens, en ce que l’altérité impose bien un ordre d’assignation. Non, en définitive, parce que cette assignation n’implique pas le dédoublement symbolique de l’homme en tant qu’être saisi par le langage. C’est parce que cette altérité est susceptible de se résorber dans le politique que le symbolique invoqué est en fait congédié à terme, substitué par une politique autonome. Gauchet historicise le symbolique, mais au point de le rendre impensable et de le dissoudre en son principe politique pur. Il élimine en fait la puissance constituante du symbolique dans la socialité.
Curieuse théorie de la religion, que celle qui lui refuse une dimension anthropologique pour en faire une réalité historique périssable plutôt que transformable. Ce déni humaniste du symbolique conduit Gauchet à manquer les phénomènes et les pratiques qui tiennent lieu d’ordre symbolique aujourd’hui. La symbolique politique n’est ainsi qu’une idéologie destinée à disparaître devant la revendication humaniste d’autonomie. Gauchet ne peut pas penser ce qui tient lieu d’ordre symbolique pour la société des individus et qui touche l’idée de loi. Il lui manque ce que Marx, tant détesté, avait su penser : l’idée de «
religion de la vie quotidienne » sous le capitalisme, c’est-à-dire les manifestations du fétichisme portant sur les formes phénoménales structurant l’apparaître du capitalisme à ses agents. Il lui manque la critique du mystère fétichiste qui est mystification objective se concentrant dans l’idole de l’Argent, ce pseudo symbolique. La sortie de la religion est un déplacement et une transformation des formes du symbolique que Gauchet ignore dans son idéalisme des choix transcendantaux et du basculement univoque de l’hétéronomie dans l’autonomie.
Il est donc d’autant plus légitime de douter de la portée explicative de ce politique pensé comme sortie de la religion, car tout cela est fondé sur une conception réduite d’une religion sans sacré, sans symbolique, ruminant l’idée du divin comme simple extériorité transcendante, extériorité à laquelle on oppose l’autonomie produite par une altérité politique supposée capable d’être définitivement fonctionnelle et séparable de ses formes religieuses. Cette autonomie demeure, en fait, introuvable.
Le rôle du vecteur « histoire »
dans la théorie de Gauchet
La crise inédite de la démocratie tient, pour Gauchet, à ce que le mouvement de l’histoire est orienté en direction du primat du droit des individus et des forces qui tendent à aligner cette société des individus sur le modèle unique du marché se soumettant la politique. La question qui se pose alors pour résoudre la crise est celle de savoir si un mouvement
inverse de l’histoire est possible, et comment. En d’autres termes, Gauchet cherche les conditions d’un mouvement allant du droit à la politique, mais à une politique qui ne perde pas son ancrage dans le socio-historique, qui le repense plutôt, et le réoriente dans le sens d’un primat du politique, politique qui se ferait alors « infrastructural » ou architectonique. On connaît les hésitations de Gauchet, que le livre actuel semble vouloir dissiper en faveur d’une reprise du politique démocratique, non de la politique activité réduite : «
Si l’on veut penser une communauté humaine comme telle, il faut l’appréhender sous l’angle du politique qui est l’élément au travers duquel elle s’ordonne et se définit. L’histoire amène avec elle une nouvelle notion englobante du collectif humain. Le concept desociété
s’impose en lieu et place de celui decorps politique
. Au sein de la société le domaine politique ne représente plus qu’un secteur particulier, ce pourquoi je parle de secondarisation. Le politique n’est plus qu’une subdivision des affaires humaines à côté d’autres » (
La Condition politique, p. 517). La puissance de la dynamique historique est ambiguë. Elle incarne, en effet, «
la pure fonction de la production de soi et du savoir de soi» (
L’Avènement de la démocratie, I, p. 219). Elle contient à la fois la poussée vers la société civile et la poussée antagonique vers un État tendant à résorber le social en lui et se posant également comme but de l’histoire. On le voit, l’histoire produit tout et le contraire de tout ; elle est puissance de ces opposés que sont le droit et la politique qu’elle peut porter à l’absolu. Le concept d’historico-social intervient chez Gauchet comme bonne à tout faire, comme
deus ex machina, mais c’est un dieu qui voit double.
La crise actuelle impose la société des individus comme le but en soi qui compromet le politique sous les apparences de la politique serve du marché. Elle ne peut plus être résolue par un abandon inverse à une politique étatiste serve du social totalisé. Gauchet évoque ainsi la production historique d’une nouvelle figuration du politique ; et l’avènement de la démocratie pourrait être placé sous cet auspice du texte qui clôt
La Condition politique: «
S’il ne peut plus être question du primat ordonnateur explicite du politique, le politique ne demeure-t-il pas, tout en étant passé dans l’implicite, le facteur englobant et instituant ? […]
Je crois que le problème de l’identification du politique et de la place qu’il occupe dans nos sociétés est le problème le plus profond posé à la philosophie politique aujourd’hui» (
La Condition politique, p. 518). Ce vecteur « histoire » constitue en définitive un épicycle, un supplément
ad hocde la théorie de Gauchet, et, une fois de plus, il invoque à son propos, dans sa nouvelle recherche, un nouveau « mystère » : «
La perspective du devenir générateur introduit un nouvel universel dans les affaires humaines. Elle y installe un principe inédit d’englobement et de totalisation. Il n’est pas d’activité qui ne participe de cette oeuvre commune qu’est l’histoire. Toutes y sont prises, qu’elles le veuillent ou non, qu’elles le sachent ou non ; toutes y confluent, s’y réunissent et s’y agrègent[…]
mais justement par ce travail de sommation et d’agrégation, il y a une obscurité constitutive de l’action historique. Elle est nécessairement opaque pour l’acteur isolé au regard du tout dans lequel elle s’insère et du point de vue duquel uniquement elle se peut apprécier. Il y a un mystère de l’effectuation du processus historique pour ses participants » (
L’Avènement de la démocratie, I, p. 141-142). Le point de vue du droit de l’individu commande des actions qui aboutissent à un ensemble d’interactions échappant à toute puissance collective, alors que de son côté, le point de vue du membre de l’État total débouchait sur un mécanisme exigeant avec le sacrifice de beaucoup la soumission ontologico-politique de tous. Il faut ainsi repenser le devenir historique en tenant compte de sa contingence et de l’impossibilité de l’enchaîner à un but en soi qui serait une fin. Soit.
Nommer le capitalisme mondialisé
Mais pourquoi procéder à une construction de cette gigantomachie abstraite que résume le passage de l’hégémonie de l’histoire à celle du droit et l’espoir d’un autre passage depuis l’hégémonie du droit jusqu’à celle du politique posé comme infrastructure, au moment même où la politique révèle sa soumission au droit de l’individu exacerbé et au marché ? On pourrait ici faire valoir que Gauchet, à son insu, redécouvre une théorie de l’histoire explicitée à l’aide de raisons autrement plus topiques par Marx à partir du
Manifeste du parti communiste. Il fallait avoir de singulières illusions sur la démocratie représentative de marché pour oublier sa fonctionnalité d’accumulation capitaliste. Celle-ci tolère, certes, une multiplicité de formes politiques qui ont une portée inégalement positive dans la pratique. Mais la puissance de production-destruction de la société civile capitaliste demeure, au coeur du vecteur socio-historique de Gauchet, son moteur immobile. Cette puissance est instance de mise en flux liquides de tout ce qui dans le passé et le présent lui fait obstacle. Elle s’applique par réflexivité aux formes de la technologie sociale en lesquelles elle s’est exprimée antérieurement et ne reconnaît nulle autorité, nul sacré. Ce n’est pas la démocratie qui est destructrice du théologico-politique moderne. C’est la société du capitalisme liquide qui dissout tout ce qui lui résiste, qui n’hésite pas à abandonner les formes socio-historiques en lesquelles celui-ci s’est provisoirement réalisé comme le
welfare state, les institutions républicaines, le droit du travail, les organisations ouvrières syndicales et politiques, les individualités historiques qui ont structuré le conflit social. Gauchet comprend à retardement ce qu’avaient mieux compris, après Marx, Schumpeter, Polanyi, et plus récemment Bauman. Ce qu’il cherche désespérément dans sa doctrine ambiguë et confuse de l’histoire ou historicité, c’est ce qu’il refuse d’appeler par son nom, le capitalisme mondialisé. C’est celui-ci qui invalide et falsifie pratiquement la thèse du politique démocratique comme infrastructure et qui dissout les formes données de la religion.
Cela ne revient pas à soutenir un historicisme économiciste, à réveiller le dogmatisme du marxisme des deux Internationales3, mais à faire apparaître l’urgence d’une théorie critique qui ne corrige pas un unilatéralisme par un autre. Nous avons besoin aujourd’hui d’une nouvelle théorie du bloc historique qui mette en réseaux, comme l’a fait Gramsci, les quatre niveaux de l’être social historique, le niveau de la production selon l’agir capitaliste, celui de la formation sociale avec sa division en classes, fractions de classes, groupes, celui de la culture avec ses fonctions symboliques et ses rationalités et enfin le niveau éthico-politique où une démocratie radicale trouverait sa place avec les notions de bien commun, d’être en commun, de partage, de coopération de base, de conseils, de travailleurs, de transformation effective des places sociales assignées. Il serait alors possible de thématiser les phénomènes actuels du symbolique et de l’imaginaire qui succèdent aux vieilles religions ainsi que leurs modifications. On pourrait de même recourir à la théorie de l’histoire globale comme déplacement de l’économie-monde telle que l’ont exposée Wallerstein et Arrighi, et qui montre comment la théorie abstraite des niveaux de l’être social prend corps dans les configurations géopolitiques des États-nations, de leurs concurrences, de la poussée vers la guerre globale qui ruine les prétentions du droit international, de la naissance d’un semi-impérialisme spécifique, états-unien en l’occurrence. Cet impérialisme – imparfait ou plutôt incomplet au regard de celui de la crise des années 1900 – est en lutte globale pour le contrôle impérial du monde, de ses ressources et de ses flux humains au sein d’une inégalité structurale croissante. Il se dit dans le langage post-théologico-politique de ce monothéisme totalisant qui est celui des droits de l’homme combiné au discours de l’élection, du nouveau peuple élu.
Sortie de la religion et impérialisme
Les limites proprement politiques et historiques de l’analyse de Gauchet peuvent être spécifiées sur un objet particulier du deuxième volume de
L’Avènement de la démocratie, La Crise du libéralisme. Il s’agit de l’exposé concernant précisément l’impérialisme, le chapitre VI « L’impérialisme maladie infantile de la mondialisation » (p. 209-256). Gauchet ne parvient pas à expliquer comment la sortie de la religion
via la démocratie permet de rendre compte de l’impérialisme des années 1900 et de la conflagration inter-impérialiste de 1914. Il récuse les interprétations marxistes comme étant trop économistes, donc insuffisamment politiques. L’impérialisme se définit comme la première et contradictoire constitution politique de la mondialité par le moyen de la projection des États-nations les plus puissants dans une conquête militaire de l’espace global rendu manifeste. Il dément la foi libérale dans les vertus pacifiantes du commerce mondial et révèle la transformation de l’échange en guerre internationale pour le partage du monde en empires ennemis. Gauchet voit là une reprise provisoire et archaïque de la forme empire issue de la chrétienté antérieure. L’empire est une exaspération de la logique du politique étatique, mobilisant une impossible figure pour masquer l’
hubris nationaliste. Soit. Mais si une sortie de l’impérialisme classique s’est relativement produite, elle ne doit rien à la vertu de la démocratie puisque les grandes démocraties ont été impérialistes. C’est la guerre à mort qui a tranché en 1918 et 1945 et qui a redessiné, en ses résultats, une configuration géopolitique rendant impossible la répétition littérale du drame de 1914.
Si Gauchet a raison de montrer que l’empire se veut forme théologico-politique, il est moins sûr que cette forme soit obsolète et que l’impérialisme ait été la modalité contingente et dépassée sous laquelle les États ont découvert dans la conquête leur place dans la mondialité, avant de la redéfinir en termes de doux commerce. La victoire des démocraties n’a pas impliqué en tant que telle la fin de la forme empire. Ce sont les mouvements anticolonialistes et anti-impérialistes qui ont mis un terme aux empires coloniaux, qui ont su par ailleurs recycler leur domination en termes d’échange inégal et de déstructuration des nouveaux États. La forme impériale est le propre de la plus grande démocratie du monde, qui affirme plus que jamais son droit à se constituer en peuple élu,
manifest destiny4 et
Herrenvolkdemokratie [démocratie du peuple maître] obligent. La situation actuelle n’a pas mis un terme à l’impérialisme comme le croit Gauchet. Elle lui donne un nouveau visage que sa théorie politique de la religion ne peut aborder.
Histoire sainte d’une démocratie introuvable et mondialisation
Gauchet est ainsi obligé de prendre la mesure de la phase actuelle de mondialisation qui prend à contre-pied son histoire de 1985, devenue avec le temps une nouvelle histoire idéale imaginaire, une nouvelle histoire sainte d’une démocratie introuvable, incapable de saisir entre autres les déplacements de la fonction symbolique et de l’imaginaire socio-historique. Privée de la capacité de réorienter le marché mondial dans le sens d’un lutte radicale contre les inégalités produites par le système capitaliste de production, de satisfaire les besoins vitaux de multitudes, productrice ou du moins légitimatrice d’
apartheid scandaleux, de troubles ruineux qui finissent par inquiéter les milieux financiers dirigeants un peu conscients, la démocratie en tant que régime – la politique au sens de Gauchet – s’auto-liquide comme institution de protection dans le mouvement du capitalisme liquide. Elle se révèle serve, esclave de la dynamique historique de l’accumulation du capital au niveau global. L’antimarxisme sommaire de Gauchet lui interdit d’user de la pensée de Marx et de ses éléments encore vitaux. Elle le conduit à mépriser avec hauteur tous ceux qui s’en inspirent pour construire la théorie critique de l’être ensemble socio-historique à l’époque de la mondialisation, dont il reconnaît pourtant la nécessité. Gauchet compromet ses meilleures intuitions et rend politiquement informe son appel légitime à un nouveau primat du politique comme englobant.
Reprenons, pour terminer, la preuve de cette aporie. Gauchet veut nous convaincre que la sortie de la religion ouvre sur le monde de plus en plus désenchanté du droit de l’homme, devenu idéologie unique de la société de marché qui engloutit le politique dans la politique séparée. Gauchet reste paradoxalement tributaire de la notion d’idéologie : les droits de l’homme sont pour lui l’idéologie unique de notre actualité, la conception du monde unilatérale et donc imaginaire. Il ne peut pas les formuler en termes de substitut de la notion symbolique de loi. Il ne peut les lier à ce pseudo-symbolique qu’est l’argent. S’il avait pris la mesure de la puissance effective de liquidation des structures devenues incompatibles avec le moteur mobile et permanent de l’être ensemble en régime d’accumulation infinie du capital, il aurait pu comprendre comment le désenchantement que produit cette accumulation en rendant obsolètes les formes modernes antérieures de sa réalisation est parfaitement compatible avec de nouvelles formes d’enchantement que Marx a thématisées sous la rubrique du fétichisme qui concerne la marchandise, la force de travail et le salaire, la rente et le capital argent ou la politique. Il aurait pu comprendre comment une sortie de certaines formes de la religion laisse place non pas au vide qui rend vaine la lutte politique contre l’altérité religieuse, mais à ce que Marx nomme la religion de la vie quotidienne. Il aurait pu comprendre comment la mise en forme de la conflictualité historique dans le cadre d’une nouvelle configuration géopolitique semi impérialiste associe à cette religion de la vie quotidienne une autre religion, une autre théologie politique barbare, celle des peuples, des nations élues, de la civilisation élue et des ordres symboliques meurtriers et abrutissants qui sont impliqués par cette élection. Il aurait pu affronter la configuration nouvelle unissant les fétichismes de la vie quotidienne qui définissent l’imaginaire capitaliste et la nouvelle théologie politique libérale de l’élection qui fait de la démocratie- régime actuelle la forme politique du nouveau peuple des seigneurs,
Herrenvolkdemokratie. C’est dans le combat contre cette configuration et ses présupposés économiques, sociaux et politiques que quelque chose comme le politique pourra se former, qu’une fonction symbolique ancrée dans une référence à un tiers rationnel critique de toute assignation de fonctions non discutées, non remises en cause, pourra, sans l’illusion d’une fin de la religion, contribuer à produire des formes idéologiques mobilisatrices de la puissance d’un imaginaire collectif et d’imposer un terme à l’auto-liquidation de la démocratie dans une politique serve de l’accumulation infinie du capitalisme liquide.
Notre discussion ne pourra se conclure ici. Il faut attendre, en effet, les tomes III et IV de
L’Avènement de la démocratie pour savoir si, comme Descartes selon Pascal, Gauchet est inutile et incertain. Pour nous, il est assurément utile en ce qu’il provoque à penser, qu’il soulève le problème décisif de l’avenir du politique dans la mondialisation et présente des analyses stimulantes. Mais il demeure incertain à double titre. D’une part, il euphémise le désastre en matière d’humanité que comporte l’actuelle mondialisation capitaliste. D’autre part, il ne pense pas adéquatement, la démocratie et la religion au sein de la mondialisation capitaliste et de son semi-impérialisme. Il lui reste au minimum à penser le capitalisme actuel et sa démocratie sous la catégorie de libéral-totalitarisme, s’il veut demeurer du moins fidèle à la catégorie politique qu’il use comme repoussoir. Qui vivra verra.
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André Tosel est professeur émérite de philosophie à l'université de Nice-Sophia Antipolis. Il vient de publier Un monde en abîme ? Essai sur la mondialisation capitaliste, éditions Kimé, Paris, 2008. Il publiera prochainement deux autres ouvrages : Spinoza ou l'autre (in)finitude, L'Harmattan, Paris, novembre 2008 et Marxismes du XXe siècle, Paris, Éditions Syllepse, février 2009.