Construire une nouvelle hégémonie
Entretien réalisé par Raúl Dellatorre
Par Emir Sader
Pour Emir Sader, l’Amérique latine est aujourd’hui l’unique région du monde à proposer de véritables projets d’intégration relativement indépendants de l’hégémonie des États-Unis. Cette intégration devrait selon lui se construire à partir de l’objectif d’une démocratisation et d’une démarchandisation de l’économie.
Raúl Dellatorre : Que manque-t-il aux pays d’Amérique latine pour accélérer leur intégration et le processus de transformation en cours.
Emir Sader : Une vision stratégique du futur, une compréhension plus claire de ce qu’est l’Amérique latine aujourd’hui, de la nature de ses régimes socio-économiques en fonction du rôle de l’État. Une réflexion sur ce que sera leur avenir au-delà du néolibéralisme.
Sur quels points peut-on constater des avancées ?
Les premières pierres du nouvel édifice ont déjà été posées, que ce soit dans les faits ou dans le discours. La Banque du Sud1, l’idée d’une monnaie unique, la Banque centrale unique – tout ce qui va dans le sens d’une politique économique unifiée est important. Mais il nous faut encore définir le modèle de société que nous désirons – une société démarchandisée –, définir le type d’État nous souhaitons – un État qui ne soit pas imprégné par la financiarisation –, déterminer quel type de culture, d’identité et de diversité culturelle il nous faut, et, enfin, indiquer quel type d’espace alternatif nous créons, au-delà de l’hégémonie unipolaire nord-américaine.
Qu’est-ce que tout cela implique ?
Ce processus n’implique pas seulement une intégration économique et sociale ; il implique aussi une intégration technologique, culturelle, éducative, médiatique et institutionnelle. Il existe une ébauche de parlement latino-américain, mais nous sommes très loin de disposer de structures supranationales latino-américaines ou sud-américaines. Disons que le problème de l’heure est politique ; il s’agit de discuter de nos futures relations de pouvoir. Quel type de société, quelle nouvelle hégémonie voulons-nous construire ?
Ces objectifs requièrent une véritable révolution intellectuelle de la part des sociétés et de leur classe politique, un abandon du paradigme néolibéral qui a dominé au cours de la décennie précédente. Quel rôle peuvent jouer de ce point de vue les intellectuels d’Amérique latine, qu’ils soient économistes ou praticiens d’autres sciences sociales ?
Le parcours réalisé par la pensée critique en Amérique latine est extraordinaire. C’est la critique avancée par la Cepalc2 de la théorie du commerce international qui a constitué le grand virage ; cette critique visait à transformer le monde et à penser les échanges à partir de la périphérie et des formes du développement inégal, de l’échange inégal. Elle consistait à penser l’accumulation à partir de la périphérie, avec toutes ses faiblesses. La grande innovation de la seconde moitié du XXe siècle, du point de vue économique, a été l’industrialisation de la périphérie. Jusque-là c’était un monopole du centre. La périphérie devait se contenter de la production agricole, de l’extraction de minerais, de l’élevage de bétail, rien d’autre.
Quels effets cela a-t-il eu ?
Cette transformation radicale de la pensée économique a renforcé l’identité nationale et permis de situer les relations avec les puissances impériales à un niveau supérieur. Le nationalisme a été le grand phénomène du siècle dernier en Amérique latine. Avec un accent anti-impérialiste plus ou moins prononcé selon les cas. Mais c’est l’intelligentsia qui a conçu cette transformation. Récemment encore, diverses théories élaborées à cette époque aidaient à penser l’action politique des nouveaux gouvernements de la région. Mais cela n’a pas été partout le cas.
Pourriez-vous nous donner des exemples ?
En Bolivie, c’est le fait d’un petit groupe d’intellectuels, La Commune, dont est issu le vice-président Alvaro García Linera. Un noyau d’universitaires se sont organisés hors de l’Université et ont aidé le mouvement indigène à repenser son identité, son parcours. À critiquer la gauche bolivienne et son passé. En Équateur, pareillement, certaines fractions des intellectuels se sont organisées et ont articulé leur action au processus politique. Au Venezuela, en revanche, le changement intervient en l’absence totale d’intellectuels qui aideraient à penser le processus – ce qui est dramatique.
Et que se passe-t-il en Argentine et au Brésil ?
Ce sont des pays dans lesquels existe un bien plus grand nombre de courants intellectuels. L’enracinement de la pensée critique y est beaucoup plus important. Mais paradoxalement on y observe aujourd’hui une absence relative des intellectuels dans les débats politiques, idéologiques, culturels et économiques les plus décisifs.
Le Venezuela, le Brésil, l’Argentine. Ce sont les pays les plus forts économiquement, ceux qui sont, relativement, les plus développés. Les pays qui promouvraient le changement sur le plan intellectuel seraient donc aussi les pays les plus fragiles.
J’en conclus que la période historique actuelle a pris par surprise non seulement la pensée critique mais plus généralement l’ensemble de l’intelligentsia. C’est un peu la voix de la moindre résistance aux systèmes de domination, à la traîne des mouvements sociaux. Si l’Amérique latine a été le lieu d’émergence de plusieurs théories qui ont permis à la pensée critique de progresser au cours des décennies antérieures, ces théories ne sont aujourd’hui que très rarement évoquées dans le mouvement latino-américain, elles ne contribuent pas à éclairer le processus actuel.
Quel a été le comportement des penseurs en question ?
Il se trouve que de nombreux intellectuels critiques ont fini par se rallier au néolibéralisme. Ils pensaient que c’était un processus inévitable. Fernando Henrique Cardoso3, notamment, était un brillant intellectuel de gauche dans les années 1960, mais son gouvernement dans les années 1990 n’était en rien différent de celui de Menem4. Je ne dirais pas qu’il s’agit d’une position de droite, mais c’est en tout cas un conformisme historique. D’autres membres de l’intelligentsia ont cherché refuge dans des positions que je qualifierais d’ultragauche, des positions déconnectées de la réalité. L’ultragauche a une capacité critique immense, mais elle n’a jamais été capable de construire un processus de transformation révolutionnaire.
Dans les débats sur les gouvernements et les politiques poursuivies en Amérique latine, beaucoup de penseurs et de dirigeants de la gauche jugent que tous les gouvernements qui n’ont pas rompu radicalement avec le néolibéralisme sont des gouvernements de droite.
Il existe en effet une attitude politique qui consiste à sélectionner des aspects de la réalité et à les absolutiser. On perd ainsi l’objectivité. La division fondamentale aujourd’hui n’oppose pas la « bonne gauche » à la « mauvaise droite ». C’est là un point de vue de droite qui contribue à diviser la gauche. La ligne de partage passe entre ceux qui sont en faveur de l’intégration nationale et ceux qui sont pour des traités commerciaux bilatéraux avec les États-Unis. Parmi ceux qui préconisent l’intégration régionale, certains sont allés jusqu’à la rupture avec le modèle néolibéral, comme l’Équateur, la Bolivie, le Venezuela. D’autres ont assoupli le modèle, comme le Brésil et l’Argentine, c’est leur mérite. Tout ce qui va dans le sens d’un maintien du modèle antérieur au Brésil et en Argentine est négatif. Mais leur politique extérieure est positive, leur politique sociale l’est aussi. Ce n’est pas négligeable.
Vous leur cherchez des excuses ?
Non, mais il faut prendre en compte le fait que, en dépit de progrès importants réalisés en Amérique latine, nous vivons toujours dans un monde sous hégémonie néolibérale. Celle-ci porte non seulement sur le domaine économique, mais aussi sur celui des valeurs, des rapports de forces sociaux. Il ne faut pas oublier que le néolibéralisme a mis tout le mouvement populaire sur la défensive. La lutte contre le modèle néolibéral, pour mettre en contradiction ses paradigmes, a été dirigée contre la droite, à partir de positions antinéolibérales qui n’étaient pas de gauche. Nous sommes parvenus à avoir des gouvernements dont les caractéristiques sont contradictoires ; c’est là le résultat d’une lutte, d’une lutte victorieuse. L’alternative, ce ne sont pas d’autres gouvernements de gauche, mais des gouvernements de droite.
■ Traduit de l’espagnol par Louis Guilhem.
Publié avec l’aimable autorisation de Página 12, www.pagina12.com.ar (Argentine).
Emir Sader
Emir Sader, analyste politique, sociologue et historien brésilien, enseigne à l'université de Rio de Janeiro et est directeur du Clacso (Conseil latino-américain des sciences sociales). Il soutient l'Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA), projet alternatif à la Zone de libre-échange des Amériques promu par Washington, qui privilégie les complémentarités entre pays et favorise les plus faibles d'entre eux.
Pour citer cet article : Emir Sader, Construire une nouvelle hégémonie, in La Revue Internationale des Livres et des Idées, 17/09/2008, url:http:www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=270