Le double discours de la réforme de l’école
Par Claire Saint-Germain
« Faire mieux avec moins », l’exercice est risqué auquel se livre le ministère de l’Éducation nationale, multipliant les coupes claires dans les effectifs des enseignants tout en promettant un suivi plus individualisé des élèves − prévoyant ainsi pour les lycéens un rendez-vous d’orientation annuel, sans annoncer d’augmentation du nombre de conseillers d’orientation ; limitant de facto la diversité des offres d’enseignement (les matières les moins suivies étant tout simplement supprimées) ; réduisant le nombre d’heures d’enseignement dispensé à tous ; promouvant la bivalence qui sortirait les professeurs de la tour d’ivoire de leur spécialisation et permettrait une gestion plus souple des remplacements ; convertissant les postes en heures supplémentaires ; autonomisant le parcours éducatif dans un encadrement pédagogique restreint etc. Tout cela serait faire « le choix de la qualité plutôt que de la quantité » comme l’a énoncé le président de la République.
À la source de ces propositions on trouve Le Livre vert sur l’évolution du métier d’enseignant, rendu en février 2008 au nom de la commission présidée par le conseiller d’État Marcel Pochard ; un texte qui constitue la base la plus solide et détaillée de la réforme de l’enseignement engagée par Xavier Darcos. À la lecture de ce volumineux document ainsi que des discours prononcés à diverses reprises par le ministre de l’Éducation et par le président de la République, apparaît bien une logique de la réforme : celle de la réduction des coûts, de l’économie de personnel et de la revalorisation du pouvoir d’achat des professeurs. La formule rhétorique par laquelle Xavier Darcos, anticipant prudemment la réaction (très) négative des syndicats enseignants, a accueilli ce Livre vert, assurant qu’« il s’agit naturellement d’un travail mené en toute indépendance et dont les conclusions sont proposées au débat sans pour autant engager le gouvernement », ne saurait masquer le fait qu’il constitue l’arc argumentatif qui donne sa cohérence, son sens et sa direction au projet gouvernemental. Si, depuis, des échéances ont été fixées (« avant l’été » pour la rédaction d’un Livre blanc contenant les décisions gouvernementales − reporté à « juillet » pour formuler des propositions concrètes à destination des professeurs, la rentrée 2008 pour la poursuite des « non-remplacements » et suppressions de poste, la rentrée 2009 idem, l’année 2010 pour la nouvelle seconde généraliste et, parachèvement de l’oeuvre, l’année 2012 pour le nouveau lycée), c’est une impression de hâte, et même d’impréparation (la mise en oeuvre du soutien aux élèves les plus faibles en dehors des heures de cours couplée à la suppression des cours du samedi posant dores et déjà d’épineux problèmes dans certains établissements) que l’on retient en se retournant sur ce qui apparaît aujourd’hui comme la première étape de la lutte menée par une majorité des enseignants, élèves et personnels administratifs liés au secondaire comme au primaire, soutenus par une part importante des parents d’élèves. Il n’y a pas jusqu’aux établissements catholiques qui ne s’émeuvent de la situation…
Le processus de réforme actuel du lycée et du primaire, qu’on ne saurait dissocier de celle de l’enseignement supérieur, offre un exemple de discours à deux niveaux. Insister sur le caractère obsolète du statut des enseignants, hérité des années 1950, et sur son décalage avec la société mondialisée se fait tant au niveau symbolique qu’au niveau pragmatique. D’un côté par le biais d’un discours sur les valeurs, qui exacerbe l’idée que les enseignants se vivraient comme un corps à part de la société, en cela toujours marqué par la mythologie des « hussards noirs de la République », fortement jacobins et manquant de souplesse à l’ère de l’individualisme démocratique et libéral (concession, sans doute, à un esprit conservateur adossé à des arguments caricaturaux et largement dépassés dans les faits) ; de l’autre, par la promotion d’une logique managériale de gestion de la masse (trop importante) des enseignants à l’échelon local, qui met le chef d’établissement en situation de chef d’entreprise recevant les dotations horaires et salariales et décidant de la gestion de salariés selon une évaluation dite « au mérite » qui remet en cause la pertinence des grilles salariales de l’Éducation nationale. Ce double discours passe ainsi par une phase idéologique portant sur la place et les missions des professeurs et de l’institution − discours sur les valeurs et le sens de l’École dans la société actuelle, hyperindividualisée et sans repères − : par une phase dont la seule fin est de légitimer la transposition des logiques économiques de rentabilité professionnelle au secteur public. On ne retrouve donc dans cette réforme rien que de très entendu, sinon attendu, de la part d’un gouvernement dont le slogan « Travailler plus pour gagner plus » résume les ambitions sociales.
Le Livre vert a été plutôt mal reçu par les intéressés qui s’élèvent contre l’annualisation du temps de service (à 65 %), l’allongement du temps de présence dans l’établissement, les heures supplémentaires (à 65 %), la diminution des horaires de cours en lycée même accompagnant la diminution des maxima de service des enseignants (à 75 %). Comme l’affirment les conclusions de ce sondage, commandé par le SNES-FSU à l’institut CSA, sur l’opinion des enseignants du secondaire concernant les orientations du rapport Pochard1 : « Bivalence, augmentation du temps de présence obligatoire dans l’établissement, annualisation du temps de service, horaires et programmes définis en partie localement, renforcement du poids du chef d’établissement, création d’un conseil pédagogique : les enseignants se montrent réservés, pour ne pas dire sur certains points ouvertement hostiles, à la plupart des dispositions préconisées par le rapport Pochard. Extrêmement fragilisés, les enseignants ne semblent guère apercevoir dans ce rapport les solutions pour la revalorisation du métier d’enseignant. »
Et pourtant, ce rapport pointe un schème central dont Xavier Darcos a donné la formule dans le discours qu’il a prononcé à la remise du rapport : « Vouloir perpétuer à tout prix [le statut des enseignants hérité des années 1950], et au mépris de la forte aspiration au changement des enseignants eux-mêmes, serait une erreur manifeste, dont les professeurs seraient les premiers à payer le prix.
Ne l’ont-ils pas d’ailleurs déjà payé, en sacrifiant l’évolution de leurs revenus au profit de la logique exclusive de l’augmentation continue du nombre de postes ? Ne l’ont-ils pas payé de leur autonomie, en voyant leur liberté pédagogique réduite au seul choix des manuels scolaires quand leur façon d’exercer était définie dans d’autres sphères que la leur ? Ne l’ont-ils pas payé de leur carrière, évoluant au rythme désespérément uniforme des grilles d’avancement et des notations pré-calibrées au dixième de point près ? Ne l’ont-ils pas payé de leur enthousiasme, de leur esprit d’initiative, de leur passion, en voyant que la seule récompense de leurs efforts était le temps qu’on leur accordait pour travailler moins, lorsqu’ils ne demandaient qu’à pouvoir s’engager davantage ? »
On le voit, il ne s’agit pas tant de réformer le statut des enseignants que de le faire disparaître. Se profile la gestion du personnel à l’échelle de l’établissement (conditions de rémunération comme conditions de travail, c’est-à-dire la disparition de l’égalité nationale des conditions de recrutement des professeurs), mais aussi, promouvant la polyvalence des professeurs, un élargissement de leurs missions ne les cantonnant plus au seul enseignement, mais leur ouvrant les perspectives du travail en équipe et du soutien scolaire. Cet ensemble d’orientations a éveillé une intuition : ne s’agirait-il pas, in fine, de tendre à assimiler l’éducation à la fonction publique territoriale ? Que les personnels enseignants insistent sur leur volonté de continuer à être rattachés à une instance nationale est le signe qu’ils résistent à l’affirmation de plus en plus forte de la volonté inverse d’une gestion décentralisée du personnel enseignant dont la réduction drastique depuis quelques années va bien au-delà de la réduction des besoins qui serait la conséquence du moindre nombre d’élèves aujourd’hui à l’école par rapport aux classes d’âges du baby boom.
Le plus frappant dans l’allocution du ministre est le rapport au temps qu’elle décrit : « en voyant que la seule récompense de leurs efforts était le temps qu’on leur accordait pour travailler moins, lorsqu’ils ne demandaient qu’à pouvoir s’engager davantage ? » Si les enseignants sont une profession en plein malaise, c’est qu’ils souffrent, selon leurs propres dires, de leur dévalorisation sociale. Bien peu à se réfugient dans la nostalgie corporatiste de la IIIe République. C’est pourtant au moment de la salarisation massive de la bourgeoisie que s’est noué leur rapport au temps. Question politique : ce noeud est le signe de la valeur sociale accordée aux professeurs. Une partie de la rémunération des professeurs étant composée de ce temps dégagé de la présence devant les élèves, cela explique la relative faiblesse de leur rémunération : les professeurs sont en quelque sorte « payés » en temps. Or le ministre et le président de la République n’ont de cesse de mettre en cause cette faible rémunération – ce qui est un tremplin tout choisi pour celui qui se voulait « le président du pouvoir d’achat» − dont ils font le signe de la dévalorisation sociale de la fonction professorale. Or que nous dit ici Xavier Darcos ? Rien moins que : le temps accordé aux professeurs – qui était un temps inclus dans leur salaire – est en réalité un temps détrimentaire : ce serait un temps pendant lequel les enseignants seraient par là empêchés de « s’engager davantage ». C’est considérer que la seule action réelle des enseignants envers leur public se joue dans le face-à-face ou dans l’établissement : c’est nier que le temps passé chez soi à préparer les cours ou corriger les copies est un temps travaillé. C’est dénier l’intrication des différentes temporalités dans la vie quotidienne des professeurs. Car le temps dit de loisir concourt tout autant au travail du professeur qui se réalise en classe. En tant qu’instructeur et éducateur,
un professeur ne cesse pour ainsi dire jamais de mettre ses expériences au service de son métier. La réforme du statut des enseignants s’inscrit dans une logique particulièrement visible lorsqu’est en question le statut des intermittents du spectacle : dissociation entre temps d’emploi réalisé rémunéré (sous forme d’annualisation des heures) et temps de travail effectif non rémunéré (dont la quantité dépasse largement celle du temps d’emploi), tandis que la formation ou l’autoformation (hors de toute comptabilité) ne cessent jamais. Comme le rappelait le président de la République à propos de l’ensemble de mesures présentées depuis son élection : « Toutes ces réformes [retraite, fonction publique etc.] se tiennent, […] elles forment un ensemble cohérent pour réhabiliter le travail ». En témoigne la façon dont le ministère envisage de revaloriser le métier d’enseignant, par la revalorisation de la rémunération au détriment du temps « libre » hors de la classe, en s’appuyant sur l’annualisation d’heures supplémentaires défiscalisées. Ce n’est rien d’autre que de reprendre le modèle de la loi TEPA (la loi en faveur du travail, de l’emploi et du pouvoir d’achat, comportant le dispositif de la détaxation des heures supplémentaires), une des premières mesures adoptées lors de la nouvelle législature pour revenir sur ce qui restait des 35 heures. Le budget 2008, sur lequel repose toute la réforme pour l’exercice en cours, prévoit une forte augmentation du nombre d’heures supplémentaires proposées aux enseignants. L’avis rendu par Philippe Richert au nom de la commission des Affaires culturelles de l’Assemblée nationale le signalait : «[…] la suppression de 3 500 emplois dans le second degré public et de 700 emplois dans le privé sous contrat se traduira par la création de
75 600 heures supplémentaires années (HSA) […] ». Et c’est par la « libération » d’heures supplémentaires que le ministère entend faire en sorte que les professeurs mettent en oeuvre les dispositions prévues par la réforme : «[…] la mise en place de l’accompagnement éducatif dans les collèges de l’éducation prioritaire […] généralis[ée] à l’ensemble des collèges en septembre 2008 sera rendue possible grâce à l’ouverture de 1,2 million d’heures supplémentaires effectives (HSE) […] » proposées à ceux qui seraient volontaires.
Comme l’a complaisamment rappelé le président de la République : « je ne suis pas un idéologue. J’essaie de faire réfléchir les gens. » Prendre acte du malaise des enseignants, de leur appauvrissement et de la dévalorisation, à leurs yeux mêmes, de leur métier et apporter comme remède moins de professeurs, plus d’heures supplémentaires, donc plus d’argent par professeur : derrière la simplicité de ce syllogisme, n’y a-t-il pas un vice (idéo)logique ?
Car la répartition du salaire entre rémunération et temps rend difficile ce qui semble constituer l’obsession du gouvernement : le contrôle budgétaire et gestionnaire de la fonction publique d’État, que la publication du Livre blanc de la fonction publique rend claire aux yeux de tous. Une pièce maîtresse en est la généralisation de l’évaluation, une procédure qui trouve son fondement… à l’École. La classe, comme le système scolaire dans son ensemble, est en fait déjà organisé par la hiérarchisation des individus, par l’attribution d’une « juste place » à chacun et, conséquemment, par la mise au ban d’un certain nombre. La culture inculquée aux enfants, dès leur très jeune âge, est donc celle de la mise en concurrence. On voit donc bien comment l’évaluation des professeurs est pensée sur le même modèle, c’est-à-dire celui, non participatif, d’une source unique qu’on ne saurait mettre en cause. Elle est par ailleurs couplée à une volonté oligarchique. Il s’agit d’établir un niveau d’excellence localisé (en recourant aussi aux bons offices de lycées privés érigés en promoteurs de dits « internats d’excellence »), réservé à une élite (à quel public en effet le « lycée d’excellence » prévu pour 2012 ouvrira-t-il ses portes ?), dont la suppression de la carte scolaire laisse bien entrevoir quel sera le mode de sélection. L’évaluation au service de l’excellence n’est donc qu’une formule masquant ce qu’il est difficile de ne pas voir se profiler : un enseignement à deux vitesses.
De toutes les propositions du rapport Pochard, un bon nombre devrait passer à la trappe. Mais le mouvement est bel et bien amorcé qui du lycée fait la simple antichambre de l’université (elle aussi réorganisée en vue de l’autonomie et de ladite « excellence »), le lieu où regrouper le petit nombre des élus à l’éducation de qualité, tandis que le reste de la troupe s’en ira grossir les rangs de ceux dont le marché du travail exigera seulement qu’ils aient incorporé une forme de docilité sociale. Logique du compte et logique de l’évaluation concourent à renforcer une logique hiérarchique fondée sur la mise en concurrence des individus, professeurs autant qu’élèves, qui permet de renforcer le contrôle exercé à leur égard. Voilà qui est bien loin même de la mission de formation « citoyenne » qui avait été dévolue à l’École aux temps de sa fondation républicaine. Voilà qui est encore plus loin des objectifs de démocratisation et d’émancipation des individus qui furent un temps ceux de l’institution, et que défendent aujourd’hui un certain nombre de professeurs.
L’École a besoin de plus que de la simple défense du statu quo, à laquelle nul ne tient plus. Elle a besoin que toutes les énergies de ceux qui y consacrent leur existence soient mobilisées pour éviter qu’elle ne devienne plus encore qu’elle ne l’est déjà (voir les cas d’arrestation de parents et d’enfants en situation irrégulière dans l’enceinte ou à proximité de certaines écoles, voir la création du fichier informatique Base Élèves, de rubriques portant sur la nationalité, la date d’entrée sur le territoire, la langue parlée à la maison et la culture d’origine des élèves) le lieu d’un contrôle social exacerbé.
Les enseignants ne pourront répondre qu’à condition d’adopter une position offensive et de promouvoir eux-mêmes la critique de l’institution et de ses pratiques, tout particulièrement le système de notation2). La légitimité dans l’espace public et donc l’efficacité politique de leur résistance en seraient décuplées.
Claire Saint-Germain
Claire Saint-Germain est membre de l'équipe éditoriale de La Revue Internationale des Livres et des Idées.
Pour citer cet article : Claire Saint-Germain, Le double discours de la réforme de l’école, in La Revue Internationale des Livres et des Idées, 17/09/2008, url:http:www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=266